JOUR 05

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – Là-haut. Je cherche une paire de chaussures… c’est bientôt 20H.

MOI. – Ah oui ! Presque… Tu es certaine que… ?

ELLE. – Oui, je te dis… ils applaudissent tous les soirs à 20h aux fenêtres… peut-être que c’est pour moi… on ne sait jamais… des applaudissements c’est toujours bon à prendre… Faut que je me prépare. Tu viens ?

MOI. – J’ai pas de chaussures.

ELLE. – Viens comme ça.

MOI. – Oui…

(Silence. Un temps. Ils attendent)

MOI. – Qu’est-ce que tu as ?

ELLE. – Je n’ai rien.

ELLE. – Moi aussi.

MOI. – Moi je m’en vais.

(Silence. Ils se regardent)

ELLE. – Non, on ne peut pas faire ça… on ne peut pas partir.

ELLE. – Oui, les autres… tous les autres et même les voisins et même nous et les autres des autres, toujours plus… tous les continents sont pris. Les endroits à l’ombre, les endroits au soleil… Tout est pris.

MOI. – Parce qu’il y a les autres ?

(silence)

ELLE. – On reste là.

MOI. – Tu sais ce que c’est la mer étale ?

(silence)

MOI. – c’est quand la mer est complètement calme… plate… nulle… ce petit moment entre la marée haute et la marée basse… nous sommes exactement à cet endroit… Tous.

ELLE. – Merde ! On a raté les applaudissements… qu’est ce que tu lisais au fait ?

MOI. – Une BD … « BEAUTIFUL LIFE ».

CHEZ LES WARHOL

9:47

BRUNCH DU JOUR
– Brocolis citronné
– Semoule à la Cannelle
– Avocat au thon, ciboulette
– Kiwi
– Munster au cumin
– Œuf à la coque
– Baguette tradition
– Tisane au thym

ELLE. – Tu as vu ?

MOI. – Quoi ?

ELLE. – Les voisins de droite ont liké notre chronique.

MOI. – Lesquels ?

ELLE. – Les Almodovar ? Ceux qui partent toujours en vacances ?

(Silence. Un temps)

ELLE. -C’est fou que ça intéresse les gens.

MOI. – C’est à cause du Versfremdungseffekt

ELLE. – Du quoi ?

MOI. – Du Versfremdungseffekt. L’effet de distanciation brechtienne.

ELLE. – Le quoi ?

MOI. – Non rien.

(Silence. Un temps)

MOI. – J’ai lu ce matin que le Cameroun ne laissait plus atterrir les avions en provenance de l’étranger.

ELLE. – Ah bon ? Et ils font quoi du coup ces avions ?

MOI. – Ils tournent en rond. Ils cherchent un endroit où se poser. Deux se sont déjà crashés dans l’atlantique. Plus de carburant. Aucun ravitaillement en vol possible à cause de la distance de sécurité réglementaire pour éviter la contamination.

ELLE. – C’est fou. On voit de ces trucs.


MOI. – Le Kenya en a accepté trois. Ils laissent libre accès à leur parc naturel pour que les gens puissent faire des photos en attendant que la situation se débloque.


ELLE. – C’est beau de voir qu’une solidarité s’organise dans les moments difficiles.


MOI. – Oui. Les Massaï ont dit qu’ils feraient des danses d’accueil pour remonter le moral aux passagers.


ELLE. – Ils sont sympas les Massaï. Tu as remarqué ? lls ont toujours le sourire.

MOI. – Oui. C’est parce qu’il sautent. Ça les détend.

(Silence. Deux temps.)

MOI. – Tu veux un yaourt ?

ELLE. – Non. Merci.

(Silence. Un temps.)

ELLE. – Ça te dirait pas qu’on aille sauter un peu ?

JOUR 04

CHEZ LES WARHOL


10:42

MOI. – Tu lis quoi ?

ELLE. – Un bouquin sur comment plâtrer les japonaises.

MOI. – Pourquoi faire ? Les dentistes vous avez besoin de savoir plâtrer les japonaises maintenant ?

ELLE. – Sait-on jamais. Avec ce qui se passe. Faut se préparer à tout.

(Silence. Un temps.)

ELLE. – Pourquoi tu fais la vaisselle à poil depuis deux jours ?


MOI. – Pour la voisine. Celle du troisième. Elle passe ses journées immobile à fumer des clopes en regardant par la fenêtre. On croirait un fantôme.


ELLE. – C’est pas nouveau. Elle a toujours fait ça. Même avant que ça commence.


MOI. – Jamais remarqué.

(Silence. Un temps.)

MOI. – En tout cas, depuis qu’elle me voit à poil, y a toujours un moment où elle finit par écraser sa clope et disparaitre. Tu m’as dit qu’en cas de contamination les anti-inflammatoires et les cigarettes étaient un facteur aggravant.


ELLE. – Je ne pense pas qu’elle soit contaminée

MOI. – Qu’est-ce qui te permet de dire ça ?

ELLE. – Elle ne sort jamais, sauf pour ses clopes. Et personne ne lui rend jamais visite.

(Silence. Deux temps.)

MOI. – Ça y est, les voisins de droite sont rentrés.

ELLE. – Lesquels ?

MOI. – Le couple. Ceux qui partent toujours en vacances. Je suis pas sûr mais on dirait qu’ils ont réussi à trouver des masques Louboutin.

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – Là, je regarde le voisin faire sa vaisselle… Pour un mois de Mars je ne le trouve pas très couvert… (silence) Tu lis quoi ?

MOI. – « Pourquoi êtes-vous pauvres ? de Vollmann. Il demande à des pauvres pourquoi ils sont pauvres d’après eux… Presque tous répondent que c’est le destin et qu’ils vont tous vieillir et mourir.

ELLE. – Merde.

MOI. – Oui merde.

(Silence)

ELLE. – Tu sais pourquoi les dessins-animés fascinent les enfants ?

MOI. – Parce que c’est coloré ?

ELLE. – Parce que les personnages ne vieillissent jamais.

(Silence)

MOI. – Merde

ELLE. – Oui… merde. (Silence. Elle regarde par la fenêtre). Bon, faut que je m’y mette moi.

MOI. – Qu’est ce que tu vas faire ?

ELLE. – Je vais laver le monde.

MOI. – Avec quoi ?

ELLE. – Avec ce que je peux.

JOUR 03

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – Tu es où?

MOI. – Je suis sur le canapé.

MOI. – Ha ! Oui … Je ne t’avais pas vu …

ELLE. – Camouflage … ton sur ton … comme ça tu me cherches. L’impression d’avoir un grand appartement si tu ne me trouves pas.

MOI. – Tu as vu ? Les voisins sont en vacances.

ELLE. – Personne n’est en vacances…

MOI. – Ha bon?

ELLE. – On est de passage dans une station balnéaire à marée basse.

MOI. – N’empêche, j’ai l’impression qu’ils sont en vacances …

ELLE. – Qu’est ce qui te fait dire ça?

MOI. – Je sais pas. .. Je trouve qu’ils ont le visage plus détendu.

ELLE (regardant par la fenêtre). – Oui ! C’est vrai… je ne les reconnais plus.

MOI. – Regarde, le voisin lit un livre.  » Transmetropolitan »

ELLE. – On a le même!

MOI. – Dingue !

ELLE. – J’aime bien son pantalon vert… ça lui va bien à elle…vert, c’est la campagne… les vacances à marée basse … On part?

MOI. – Je ne trouve pas mes chaussures.

ELLE. – Moi non plus …

MOI. – On est coincé …

ELLE. – Oui… On est coincé…

CHEZ LES WAHROL


10:30

MOI. – Tu fais quoi ?

ELLE. – Je lis un truc sur un type, Wilhem Schutz, qui a engagé un procès contre la ville de Berlin en avril 1979.

ELLE. – Il a dû jeter un pantalon tout neuf parce qu’il avait chié dedans par manque de toilettes publiques. Il réclamait un dédommagement de 40 marks.

MOI. – Ah bon, pourquoi ?

ELLE. – Oui

MOI. – Et alors … il a gagné ?

(Silence. Un temps.)

ELLE. – Et toi tu fais quoi ?

MOI. – Je fais du télétravail. Je réponds à un ITV pour la « Spirale.org« . Enfin, j’essaye. Je vois passer de ces trucs. Ça m’empêche de me concentrer.

ELLE. – Genre ?

MOI. – « Les juifs ont fabriqué le virus pour profiter de l’effondrement du marché par le biais de délits d’initiés. .. »
– « il faut faire payer les bridés. C’est de leur faute aux chintocs ce qui se passe. »
– « je plussoie »
– « augmentation massive des ventes d’armes aux États-Unis »
– « 5 policiers retranchés dans un supermarché vers Vesoul pour protéger un stock de PQ. Il y a eu des échanges de tirs »
– « demande de référendum pour voter l’embargo contre l’importation de bolognaise en provenance d’Italie … C’est de leur faute si on ne profite pas des premiers rayons de soleil … Qu’ils payent les ritals »
– « ? »
– Bref, des trucs du genre tu vois ?


ELLE. – Tu ferais mieux de répondre à ton ITV au lieu de lire des conneries.


(Silence. Un temps.)

MOI. – Tu sais quoi ?

ELLE. – Non.

MOI. – Je crois que nous sommes des métastases

ELLE. – Oui. Et bien sois rassuré, la planète a commencé sa chimio.

(Silence. Un temps)

MOI. – Tu veux un jus de mangue ?

JOUR 02

12:30

BRUNCH DU MATIN
– avocat à l’huile d’olive et ciboule
– œuf à la coque
– Bresaola
– maquereaux marinés aux échalotes
– pains perdus cannelle, coriandre, sirop d’érable
– tarte aux pommes
– tomme de Savoie
– quartiers d’orange
– céréales
– jus citron, carotte, gingembre
– pain

MOI. – C’est étrange. J’ai entendu parlé de cette situation durant toute ma jeunesse. Sauf que ma famille mangeait des topinambours et des rutabagas.

ELLE. – On est quand même pas si mal. On va pas se plaindre.

MOI. – Oui et la situation est quand même moins bruyante qu’en trente neuf quarante cinq.

ELLE. – Oh tu sais les bruits c’est comme la tourista, ça débarque sans prévenir …

MOI. – Tu trouves pas que tout est trop calme ? Je trouve ça bizarre.

ELLE. – Mais non, c’est toujours comme ça quand on est confiné. C’est calme, c’est reposant. C’est quand tu déconfines.


(Silence. Un temps.)


MOI. – Oui mais quand même. Quid de ceux qui sont à la rue ? De ceux qui sont isolés ? Quid de ceux qui n’ont pas les capacités cognitives pour comprendre ce qui se passe ? De ceux qui sont déjà malades en situation critique et qui ne peuvent plus recevoir de visites ? Quid des toxicos cloîtrés en manque de produit ? De ceux qui doivent promener leur chien ?

(Silence. Trois temps.)

MOI. – Bon j’ai fini. Je vais retourner bouquiner.

ELLE. – Tu lis quoi ?

MOI.  – « Oh les beaux jours » de Samuel Beckett

(Silence. Durée indéterminée.)

JOUR 01

8:30

(SAGESSE file à son cabinet pour gérer une urgence et organiser le transfert d’appel et ainsi pouvoir rassurer les patients à distance. Je m’occupe en attendant qu’elle revienne et que l’on puisse faire la séance de yoga.)

ELLE. – N’oublie pas de te laver les mains toutes les 30mn et n’oublie pas le gel hydroalcoolique.

MOI. – Oui oui. Sinon … j’ai un peu mal à la gorge et j’ai des courbatures aux deux poignets … Tu crois que c’est grave ?

ELLE. – Mais non. T’inquiète ça va aller. Matte toi un p’tit épisode de Black Mirror en attendant.

MOI. – Tu crois ?

Pensée du jour ; « la notion de frontière est une fake news … prévenir Bronner ».

JOUR 0

PRUDENCE EST MÈRE DE SÛRETÉ

Quand SAGESSE te dit :


ELLE. – Tu m’accompagnes pour aller voter ?


MOI. – bein oui ok … Il fait beau ça fera une balade.

ELLE. – Oui mais on se protège hein … On sait jamais avec le Corona machin … T’as pas un truc, des masques, des gants, un truc, il faut se protéger, sait-on jamais. Au moins pour les autres, entre ton boulot et le mien si on l’a chopé qu’on aille pas le refiler.


MOI. – Oui tu as raison, c’est mieux. Attends je regarde … Ah si j’ai ça.


ELLE. – Ah oui super ! C’est bien ça !

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