JOUR 45

CHEZ LES WARHOL

12:03

DÉJEUNER
Rougail Saucisse
– saucisses
– huile d’olive
– quatre oignons
– six gousses d’ail
– six tomates concassées
– curcuma
– piments oiseaux
– riz basmati (traditionnellement riz thaï)

ELLE. – Mumbai est rose. Quelle belle nouvelle.

MOI. – Comment rose ?

ELLE. – Depuis la première semaine d’avril, cent cinquante mille flamands ont débarqué. Effet de la dépollution, effet du confinement.

LA FILLE. – Quand je dis qu’il a du bon ce virus.

(Silence. Un temps)

LA FILLE. – Comme quoi, si on voulait, on pourrait. Profiter du jour où « la Terre s’arrêta », pour nous repenser un peu. Ce serait pourtant pas bien compliqué.

MOI. – Oui mais on ne le fera pas.

ELLE. – Pourquoi ? Ça m’exaspère.

MOI. – Parce qu’on est comme ça.

LE GENDRE. – C’est vrai qu’on est comme ça. Je l’ai vu tout de suite. Dès la sortie. La tête du gyneco, les sages femmes. J’me suis dit « l’humain il est comme ça » . Du genre rougail saucisse. Sanguinolent, piquant, mais au fond pas dégueulasse. Il est comme ça, voilà exactement ce que je me suis dit. C’est, d’aussi loin que je me souvienne, le moment précis où j’ai réalisé que mon instrument serait la trompette.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tout le problème vient de là. Il faut arrêter avec cette mythologie patriarcale et sanguinolente de la saucisse. Arrêter avec cette mystique du nœud de boudin. Tout tourne toujours en nœud de boudin sur cette planète. C’est agaçant à force. Agaçant.

LE GENDRE. – À la décharge de la culture créole, elle a cherché à retrouver une proportion plus humble.

MOI. – C’est vrai. Le boudin antillais n’a pas cette folie des grandeurs.

LE GENDRE. – Oui, il a rompu avec l’indécence de la démesure. Avec l’obscenité du boudin blanc ou noir traditionnel. Rompu avec l’arrogance de la saucisse posée sur la table et sa soif de domination sur le monde. Retrouver une délicatesse épicée.

(Silence. Un temps)

LE GENDRE. – Si un simple boudin antillais a réussi à faire ça, pourquoi pas nous j’ai envie de dire.

LA FILLE. – (l’encourageant à voix basse) Vas- y dis le, dis le.

(Silence. Un temps)

ELLE. – D’ailleurs, quand on y réfléchit, c’est tellement simple pour y arriver. Il suffit juste d’avoir cette humilité de reconnaître que cent cinquante mille flamands roses, au même instant, posés au même endroit, et bien c’est beau. C’est beau bordel.

LE GENDRE. – C’est vrai.

LA FILLE. – Bien sur que c’est vrai. Bien sûr. C’est quand même facile à reconnaître, sans faire tout un tas de simagrées.

MOI. – Qu’est-ce qui est beau ?

LA FILLE. – Cent cinquante mille flamands roses sur les rives de Mumbai et bien c’est beau. C’est même plus que beau, c’est un hommage. Tu suis un peu ce qu’on raconte ?

MOI. – Si je suis, bien sûr que je suis. Ce que je veux dire, c’est que les pingouins dans les rues d’Afrique du Sud, les sangliers, les canards dans les rues de Paris et les Kangourous dans les rues d’Adélaïde, ça aussi ce sont des hommages. Je vois pas pourquoi on ferait une fixette sur les flamands roses.

(Silence. Deux temps)

ELLE. – En tout cas, je le redis, c’est pas plus mal qu’il dure un peu ce confinement.

MOI. – De toute façon, il va durer. On est en zone rouge. Tout le quart nord-est. Paris aussi. Alors, le onze mai, c’est presqu’une fake news. Comptez le quatre juin.

ELLE. – Beau temps pour les pingouins.

LE GENDRE. – D’autant qu’en Allemagne ça repart.

MOI. – Je croyais qu’on parlait des flamands roses. J’y comprends plus rien.

ELLE. – C’est toi qui a évoqué les pingouins je te rappelle. Du coup, si c’est beau temps pour les flamands roses, ça l’est aussi pour les pingouins.

(Silence. Un temps)

LA FILLE. – Et alors, les Almodovar ?

MOI. – C’est vrai, ça fait quelques jours qu’on les entend moins.

ELLE. – Depuis deux jours, ils ont fermé leur volets. Comme s’ils étaient partis en vacances.

MOI. – En plein confinement, ça m’étonnerait. Et puis, j’entends de la musique.

ELLE. – On dirait un Bitches Cover.

MOI.- Shazam pour voir

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

(Elle est devant l’arbre.)

ELLE. – Il arrive.

MOI. – Kost ?

ELLE. – Il arrive je te dis.

(Silence. Un temps. Ils regardent l’arbre.)

MOI. – C’est un peu tôt. Il reste des choses à faire ici.

ELLE. – Tu crois ?

MOI.- Oui. Il reste toujours à faire ici. C’est l’avantage du réel. Il n’en finit pas de finir.

ELLE. – Il y a combien d’entrées qui donnent sur Coney Island ?

MOI. –Certains disent qu’il y a douze entrées, dont sept qui n’existent pas.

(Un Temps.)

ELLE. – Tu crois qu’on va trouver ?

MOI. – La question n’est pas de savoir si on va trouver. La question c’est : est-ce qu’on va se rendre compte qu’on a trouvé ?

(Un temps. Ils attendent, comme attendrait Godot qui attend Vladimir et Estragon qui l’attendent. Ils attendent, comme Giovanni Drogo face au désert des tartares d’où rien ne vient. Ils attendent, comme tous les héros qui attendent de devenir des héros. Et alors que l’attente devrait être un vide, elle devient une déchirure. Lente et superbe. Une déchirure dans la chair du réel qui se retourne un instant sur sa couche pour montrer son dos. Montrer l’existence de Coney Island, l’Atlantide, Agrabah, l’Hyperborée, L’astéroïde B612, Almaren, Toutes les Villes Invisibles de Calvino… Pour montrer que, ce qui n’est pas là, n’est pas pour autant absent, mais juste caché dans les plis de la matière. Dans la pulpe du monde et de ceux qui le rêvent.
Ils restent là et attendent).

ELLE. – Tu te souviens cette bande dessinée de Fred ? Les naufragés du A ?

MOI. – Oui c’est exactement ça ! Les naufragés du A de Océan Atlantique !

(Un temps)

ELLE. – Si après tout ce qui s’est passé, on ne comprend pas qu’il faut charger ses caravelles de rêves pour trouver d’autres territoires au réel, alors c’est qu’on ne comprendra jamais rien.

MOI. – Je ne sais pas si je t’ai raconté, mais tu sais que Kouhalindarapi a tenté une fois de partir en voyage ?

ELLE. – ha bon ? Lui qui ne sort jamais de son domaine.

MOI. – Un matin, il se lève et dit à ses conseillers : « Je suis un prince et un prince doit voyager ! Je veux rencontrer les puissants de ce monde pour leur dire à quel point je suis puissant ». Ses conseillers furent surpris et un peu perplexes. Kouhalindarapi décida qu’il était temps de préparer son voyage. Il voulu entendre les conseils avisés d’un vieux sage. Le vieux sage arriva au palais en tremblant car il savait que ce n’était jamais bon une discussion avec le prince. Il demanda à Kouhalindarapi : « Sire, pourquoi veux-tu voyager ? » Kouhalindarapi répondit : « Pour montrer ma puissance aux puissants ! ». Le sage réfléchi un instant et dit : « Qu’est ce qui se passera si tu rencontres plus puissant que toi Ô prince? » Kouhalindarapi n’avait pas pensé à cette possibilité. Il réfléchi et dit « Je vais te tuer». Le sage, tout sage qu’il est, ne put réprimer un petit cri de peur. « Mais, sire, ce n’est pas juste ! Je ne fais que dire la vérité ! ». Kouhalindarapi dit « Je ne suis pas encore parti et tu penses que je ne suis pas le plus puissant des puissants. Alors qu’en sera t-il quand je serais revenu ? On va penser que j’ai rencontré plus puissant que moi. Comment pourrais-je être le prince d’un royaume si l’on pense dans mon propre pays qu’il y a plus fort que moi ailleurs ? ». « C’est une façon de penser dit le sage. ». Kouhalindarapi lui coupa la tête qu’il posa sur la chaise dans le jardin à coté du pot de fleurs fanées ». Il demanda à son conseiller : « Il reste des sages dans le pays? ». Le conseiller hésita : « De moins en moins sire.. de moins en moins ». Kouhalindarapi murmura en se regardant dans son miroir. « Ce peuple devient idiot. »

ELLE. – Il ne devait pas rester grand chose, niveau têtes pensantes, au royaume du prince.

MOI. – Si tu savais…

( Un temps. Un silence.)

MOI. – Kost arrive.

ELLE. – …Pour aller à Coney Island, il faut se trouver à Coney Island.

JOUR 44

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – Devant un arbre.

MOI. – Ca t’a travaillé le coup de fil de Gérard Bono hier. La nature, les arbres et tout ce qu’il a dit sur le motoculteur.

ELLE. – Le Rotoculteur ! Oui, je me suis dit que tout le monde veut partir en vacances. Tout le monde veut se jeter dans les bras de Ronald Mac Donald. Tout le monde veut aller boire des verres en regardant en face de la rue d’autres en train de boire des verres et qui les regardent à leur tour. On devrait tous avoir envie de tenir un arbre dans ses bras. On devrait tous avoir envie de sentir une écorce contre la paume de sa main après avoir vécu entre quatre murs. On devrait se faire des intraveineuses de sève.

(Silence. Un temps)

MOI.- Je crois qu’il va bientôt être temps d’essayer de retourner là où tu sais. Il n’y aura bientôt plus rien ici et je sens que les Warhol se préparent aussi.

ELLE. – Tu crois ?

MOI.- Oui, ça va être le moment. Je le sens.

ELLE. – Haaa…Retourner à Coney Island. Chercher les portes pour y entrer sans savoir qu’on y est.

MOI. –Tu connais la règle.

ELLE. – Oui : « Pour aller à Coney Island, il faut se trouver à Coney Island. »

(Un temps)

MOI. – Il va falloir commencer à rêver. Tenir le rêve sans jamais le lâcher. Sans en faire commerce et sans l’oublier. Et une fois qu’on le tient il faut le verser dans le réel.

ELLE. – Tu te souviens du manifeste ?

( Il récite)
MOI. – N/13 CONEY ISLAND
CONEY ISLAND N’est pas une fiction. 

CONEY ISLAND Est un processus sans finalité. 

CONEY ISLAND Révèle les valeurs de l’ombre. 

CONEY ISLAND Est la réalité divorcée du réel. 

CONEY ISLAND Est une entité protéiforme sortie de nulle part
 CONEY ISLAND Est une trajectoire lovée sur elle même 
CONEY ISLAND Est un endroit à califourchon sur le monde. 
CONEY ISLAND Est le treizième continent d’une série qui n’en contient que six

CONEY ISLAND Est l’ultime refuge à la dictature du réel

CONEY ISLAND C’est passer la porte étroite sans se cogner, c’est dégonder la porte de la connaissance pour la laisser tomber parterre

CONEY ISLAND est l’alcove d’une ascèse esthétique et se pavane à la manière d’un cadavre

CONEY ISLAND Est habité par des Dieux primordiaux et nécessaires. 

CONEY ISLAND Contient des images explicites qui pourraient heurter la sensibilité des plus vieux

CONEY ISLAND est un zoo à plusieurs dimensions

CONEY ISLAND Est un reportage animalier

CONEY ISLAND Connaît le langage des oiseaux

CONEY ISLAND Est un geste sans finalité

CONEY ISLAND Est un processus infini qui n’a toujours pas commencé

CONEY ISLAND Est une stase temporelle, un parc d’attraction qui ouvre quand ça lui chante

CONEY ISLAND Est une énigme sans spectacle 

CONEY ISLAND Se cache au dos des miroirs

CONEY ISLAND Est une latence en flottaison qui se distingue dans les reflets des étendues d’eau

CONEY ISLAND Ne veut rien et n’attend personne

CONEY ISLAND Joue à guichet fermé

CONEY ISLAND Est l’ultime refuge déraisonnable à la raison
AUCUN CHEMIN NE MÈNE À CONEY ISLAND

ELLE. –Parfait ! Il va falloir demander à KOST de nous montrer le chemin.

MOI. – C’est notre Stalker, KOST. Je vais lui demander de passer demain. S’il peut. S’il veut. Si on est encore là. S’il trouve une porte pour entrer.

ELLE. – Si il existe.


(Un temps)


ELLE. – C’est étrange de parler de déconfinement alors qu’on sera toujours confiné en fait… Depuis l’aube de l’humanité on est confiné dans notre orgueil, notre cupidité crasse, notre humanité pauvre…


MOI. – Nous n’avons pas besoin de déconfinement mais de ré-enchantement.


ELLE. – Ça va être compliqué.


(Un temps)


MOI. – Tu sais ce qu’on raconte ?

ELLE. – Non.

MOI. – On raconte que le cuisinier de la Pinta, l’une des trois caravelles en partance pour Coney Island a écrit dans son journal de bord que « l’une des portes des Coney Island est un œuf sorti du ventre d’une peluche pour enfant. Mais encore faut-il y croire. Faut-il encore avoir la présence d’esprit de se lier au réel de Coney Island. Réel qui n’est lié à rien. C’est une île sans amarres. Il écrit que Christophe Colomb, Vasco de Gama, Magellan ou James Cook cherchaient tous Coney Island et ont trouvé d’autres terres sur lesquels ils ont accosté en pleurant parce que ce n’était pas ce qu’il recherchaient.

(Un temps)

ELLE. – On range notre merdier ?

MOI. – Non, laisse le décor. Ça ressemble à la réalité avec un peu moins de détails… Et puis, peut-être que Kost va passer… ou quelqu’un d’autre qui viendrait de Coney Island d’où il ne serait jamais parti.

ELLE. – Tu crois qu’il y a du monde à Coney Island ?

MOI. – Il n’y a personne. C’est pour ça qu’on peut se mouvoir tranquillement dans la foule qui s’y trouve.

(Un temps. Elle regarde l’arbre)

ELLE. – Vivement qu’on y aille.

MOI. – On y est déjà.

CHEZ LES WARHOL

19:09

MOI. – Pourquoi faire ce couteau ?

ELLE. – Pour couper la branche.

MOI. – Laquelle ?

ELLE. – Celle où je ne suis plus assise.

MOI. – Mais encore ? Il y en a tellement.

ELLE. – La branche de l’ennui. La branche de la peur et aussi celle des pleurs. Toutes les branches qui ne servent à rien et qui toquent à la vitre par jour de grand vent.

MOI. – Elles ne servent pas à rien ces branches. Elles ont froid. C’est pour ça qu’elles toquent.

ELLE. – Oui mais elles ne guériront jamais. Autant les couper.

(Silence. Un temps)

MOI. – Et là ?

ELLE. – Je respire. Juste un instant. Je peux tu crois ? Un instant. C’est rien un instant.

MOI. – Respire oui. À part respirer, il ne reste plus grand chose de toute façon.

ELLE. – Avec ce masque j’ai presque oublié, folle que je suis, presque oublié d’où je venais.

MOI. – Et tu as retrouvé ?

ELLE. – Oui. Ça fait du bien de se voir. Regarde, dans le reflet de la vitre. Je suis là.
À force, j’en oublierais presque d’être femme.

MOI. – Et tu serais quoi alors si tu oublies comme ça ?

ELLE. – Chose. Je serai chose. Je me sens chose. Organisme sans option. Sans fonction. Guère plus qu’une chaise. Qu’une malle qu’on aurait posé là. Un truc sans usage. Sans identité autre que celle du confiné.

MOI. – Pas joyeux.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Et toi alors, tu fais quoi ?

MOI. – Rien. J’attends.

ELLE. – Tu m’inquiètes. Tu ne ris plus de tout comme avant. Tu ne me racontes plus les nouvelles du monde. Comme avant.

MOI. – Quelles nouvelles raconter ? C’est toujours les mêmes. Le virus a pris toute la place. Une spirale lovée dans nos désirs, nos perspectives, dans nos attentes, dans nos étreintes, dans nos envies de baise, dans nos envies de boire dans la bouteille de l’autre, de croquer dans son sandwich. Même une simple bise, ce rituel simple qui dit bonjour, le virus l’a volé. Alors j’attends.

ELLE. – Quoi, tu es triste ?

MOI. – Non juste j’attends. Je ne donnerai plus rien à ce virus. Ni tristesse, ni peur, ni pleurs, ni colère, ni regret, ni rien. Coupe la branche pour nous deux. Cette branche où tu n’es pas assise.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Viens on y retourne. Fais qu’on y retourne.

MOI. – Où ça ?

ELLE. – À Coney Island.

MOI. – Non. Pas tous les jours. Y aller tous les jours, c’est ne plus revenir.

ELLE. – J’ai écrit son nom.

MOI. – À qui ?

ELLE – À Kost. Et aussi j’ai laissé le fauteuil bien vide, pour qu’il s’assoit.

(Silence. Un temps)

MOI. – Tu comptes faire quoi maintenant que tu as coupé la branche ?

(Silence. Un temps)

ELLE. – La renarde.

JOUR 43

CHEZ LES WARHOL

23:00

ELLE. – Tu fais quoi?

MOI. – Je fais ce que je peux.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Il tard, tu es là, tu attends et j’ai peur.

MOI. – Peur de quoi ?

ELLE. – Je sais pas. Du vide. De la fin.

MOI. – De la fin de quoi ?

ELLE. – De notre histoire. De la fin de la vie. De la fin des possibles. Que l’on soit enlisé comme ça, à ne plus sortir qu’une heure par jour.

MOI. – Mais non.

ELLE. – J’ai peur que tout se tarisse.

MOI. – C’est quoi tout ?

ELLE. – Le rêve. Tout c’est toujours le rêve. Je te vois là qui fixe le vide, à attendre. Tu attends quoi ? J’ai peur.

MOI. – Je ne sais pas. J’attends, c’est tout.

ELLE. – Godot ? Encore Godot ? Toujours Godot ? Il me fait chier celui là.

MOI. – Plus personne n’attend Godot. Ça ne sert plus à rien.

ELLE. – Ah bon, pourquoi ?

MOI. – Il est mort.

ELLE. – J’ai peur. Dis, tu entends ? J’ai peur.

MOI. – Oui j’entends.

(Silence. Un temps)

MOI. – Ça sert à rien d’avoir peur. Sois tranquille, tout va bien. Tout va passer. Rien à changer. Tout est toujours possible. Le reste c’est dans la tête. Tout va passer. Sois tranquille.

ELLE. – Non tout n’est pas possible. Regarde, on est là à attendre et rien ne s’est passé encore. Il est 15h et rien ne s’est passé. On dirait que tu ne respires plus.

MOI. – Tu aimerais quoi ?

ELLE. – Surfer. Ça fait longtemps que je n’ai pas surfer. J’ai besoin de voir la mer. Tu vois bien que tout n’est pas possible.

MOI. – Quelle plage tu aimerais ?

ELLE. – Hossegor. Quand il ne reste qu’une plage, c’est Hossegor.

MOI. – Et quoi encore ?

ELLE. – Quoi « quoi » ?

MOI. – Et bien qu’est-ce que tu aimerais d’autre ?

ELLE. – Faire l’amour.

MOI. – Ça, c’est facile.

ELLE. – Sur la plage.

MOI. – D’accord. On y va.

ELLE. – Où ça ?

MOI. – Sur la plage.

ELLE. – Ne te moque pas de moi.

MOI. – Je ne me moque pas. Dors, je te réveillerai quand on sera arrivé.

(Elle s’endort. Le temps passe)

MOI. – Réveille toi. On est arrivé.

ELLE. – Ma combinaison, la plage, mon surf ! Je suis heureuse.

(Elle surf. Ils font l’amour)

ELLE. – Dis, t’es sûr que c’est toi ?

MOI. – Où ?

ELLE. – Sous le masque. Je ne vois pas tes tatouages.

MOI. – J’avais pas le temps de peaufiner les détails. J’ai fait au plus rapide pour être à Hossegor et que tu puisses surfer et faire l’amour sur la plage avant minuit. Je sais pas si c’est moi sous ce masque. Mais c’est pas grave, si tu prends du plaisir. Je suis là de toute façon. Regarde, je vole.

ELLE. – Ah oui, je te vois.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Je suis si heureuse. Comment t’as fait.

MOI. – On est passé par Coney Island.

ELLE. – Ah bon, quand ?

MOI. – Quand tu dormais.

(Silence. Un temps)

MOI. – Allez, viens maintenant. Il faut rentrer.

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – Devant un aquarium.

MOI. – On n’a pas d’aquarium.

ELLE. – Sur You Tube on peut regarder des vidéos de 12 heures d’un aquarium.

MOI. – ça ne vaut pas les vrais.

ELLE.- Sur Youtube on peut faire pause.

(Un temps)

MOI. – Avec ce confinement, il doit y avoir de plus en plus de gens qui se sentent comme des poissons prisonniers. La solitude de milliard de mérous enfermés dans leur aquarium. À tourner en rond sans jamais oublier où ils se trouvaient avant.

ELLE. – La solitude du mérou dans l’immensité de l’océan. Certains doivent se sentir seuls. Ils espèrent, sans espérer ,qu’une femme ou un homme ou un mérou vienne frapper à leur porte. Il doit y en avoir qui essayent de faire naitre un amour à travers les réseaux sociaux, les images, les discussions, les forums comme les poissons derrière les vitre des aquarium. J’ai entendu que des gars vivaient avec leur poupée de silicone. Ils les habillaient, les lavaient et faisaient d’autres trucs le soir lorsque les volets étaient clos. Et leurs poissons les regardaient sans comprendre.

( Un temps)

MOI. – Nous sommes tous des poissons et nous regardons des vidéos d’aquarium. Nous regardons BFM, le premier ministre qui cause, les médecins qui expliquent et les publicités qui essayent de vendre des choses que les gens n’achètent plus…

ELLE. – Si on continue, les programmes télés vont se résumer à ça bientôt. Des vidéos sans fin d’une nage sans fin de mérous qui parfois nous regardent les regarder depuis notre aquarium. Jusqu’à ce qu’on deviennent comme eux. Une mise en abyme de notre condition.

MOI. – A ce propos, tu veux que je te raconte une histoire de Kouhalindarapi ou tu préfères un épisode des experts Miami ?

ELLE. – Vas y pour le prince.

MOI. – Un jour, Kouhalindarapi se promenait au bord d’une petite rivière et il entendit un cri venant des roseaux. Il s’approcha et vit un poisson énorme qui était coincé sur la berge. Le poisson dit : « Il faut que tu m’aides ! Remets-moi à l’eau. » Kouhalindarapi était un peu vexé parce que le poisson ne l’avait pas appelé sire comme l’exigeait l’étiquette. Mais le prince était intrigué. Il se baissa vers le poisson et demanda : « Mais comment ce fait-il que tu parles ? ». Le poisson répondit : « Ben, j’ai appris » Kouhalindarapi resta perplexe face à cette réponse. Il demanda : « Qui t’a appris à parler comme un humain ? ». « Ben, un humain justement ». Kouhalindarapi réfléchi: « Et pourquoi un humain prendrait le temps d’apprendre à parler à un poisson qui va lui servir de nourriture ? » le poisson, regarda Kouhalindarapi d’un air triste et murmura : « Tu es un puissant de ce monde n’est-ce pas ? ». Kouhalindarapi , droit et fier lança : « Je suis le prince Kouhalindarapi et j’ai un royaume à moi tout seul ! ». Le poisson dit : « Tu éduques ton peuple prince Kouhalindarapi? ». « A quoi bon les éduquer si c’est pour qu’ils quittent les champs où ils font le blé pour mon pain et arrêtent d’élever des bêtes pour ma viande ? ». Le poisson regarda d’un air dépité le prince qui demanda « Alors poisson ? Qui t’a appris à parler ? ». Le poisson répondit « Quelqu’un qui n’était ni prince ni roi. ». Kouhalindarapi sortit sont épée et dit au poisson : « Je vais te tuer et te manger. Les poissons servent à ça ». Le poisson tenta de sauver sa peau « Si tu me laisses vivre, tu pourras dire que tu as rencontré un poisson qui parle et tu pourras me montrer pour le prouver ! » Kouhalindarapi donna un coup d’épée qui coupa la tête du poisson. Le prince murmura : « Je suis un puissant, un prince, tout ce que je dis est vrai. Je n’ai pas besoin de preuves ».

ELLE. – Il est vraiment grave ce Kouhalindarapi.
.
MOI. – Va demander ça à Kim Jong Un.

ELLE. – Au fait, il est mort ou pas ?

MOI. – ce type, c’est le chat de Schrödinger. Il est mort et pas mort en même temps.

JOUR 42

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où?

ELLE. – Je dors. Je crois que je suis en bas. Dans l’escalier. Je suis une souris. Une petite souris qui monte et descend l’escalier. Je suis un ascenseur gris souris. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je suis triste.

MOI. – J’ai envie d’arrêter.

ELLE. –  Merde ! On doit tenir jusqu’au 11 !

MOI. –  L’escalier, le salon, le chantier, le Leclerc. C’est le cercle des enfers de Dante. L’enfer ce n’est pas les autres, c’est le dimanche sans cesse recommencé. C’est les rediffusions de MacGyver pour l’éternité sans coupures pubs.

ELLE.- J’ai vu quelqu’un qui me ressemblait dans la cour. Quelqu’un qui avait un chat. J’ai cru que c’était le diable mais je crois que c’était la voisine.

MOI. – Les Warhol ?

ELLE. – Non, la voisine de palier  en face. Elle avait le même masque que moi. Un masque de souris et elle tenait un chat dans les bras. Un chat blanc. Blanc comme du polystyrène.

MOI. – Tu dors ?

 (Un temps)

ELLE. –  vas-y raconte moi je rêve. Je m’en fous. Je suis une princesse. Je rêve

 MOI. – C’est l’histoire d’une pierre amoureuse qui danse avec un bout de polystyrène tout aussi amoureux dans un bar. Ils se frottent l’un contre l’autre langoureusement. Mais même avec les meilleures intentions du monde ça ne peut pas marcher… y a des bouts de polystyrène partout que la pierre déchire…. Ça vole… neige… et le bout de polystyrène se blottit dans les petits bras tout durs, tous râpeux de la pierre qui pleure à cœur fendre. Et à la fin de la chanson, il ne reste que des flocons de polystyrène qui volent dans tout le bar. Et dans les bras de la pierre, plus rien. Ça volète de partout et on se croirait dans une pub de noël pour coca cola. La pierre est désespérée. Elle monte au dessus de l’immeuble pour fumer une clope tranquille et réfléchir au devenir géologique du monde. Là, un homme un peu ivre s’assoit à coté de la pierre à qui il tend une cigarette. L’homme dit à la pierre qu’il s’appelle pierre. La pierre, à fleur de peau, ne trouve pas ça drôle. Une dispute éclate et la pierre en se jetant sur pierre lui fracasse le crane. Condamné à mort. La pierre est emmenée dans un camps de travaux forcés où des prisonniers exécutent toute la journée des pierres à coups de masse. C’est expéditif et tout ce que l’on entend c’est le Work song d’hommes punis par des hommes qui ne savent pas quoi faire du péché. On plaça la pierre pour son dernier voyage vers le pays des cailloux du sable et du néant des étoiles. Alors que la masse s’élevait au dessus de sa tête, la pierre leva ses yeux couleur de granit au ciel. Elle vit un flocon de neige puis un autre et encore un autre et elle sourit.

ELLE. –  mais c’est un conte pour enfants ?

MOI. – ils n’y a qu’eux pour comprendre l’histoire d’une pierre et d’un bout de polystyrène.

( Un temps. Elle rêve ou pas.)

ELLE. – d’après toi qu’est ce que ça veut dire une voisine déguisée en souris ?

MOI-  ça dépend si tu t’adresses, au père Freud ou au père Jung.

ELLE. – Je préfères le père Andersen. C’est toujours triste et dramatique Andersen.

MOI.-  Tu dors ou tu rêve?

ELLE. – Je suis une princesse dans son lit dans un conte d’Andersen.

MOI. – Raconte ?

ELLE. – Je dors.

MOI. –  Raconte quand même.

(Un temps.  Elle prend sa voix de tragédienne et chante même en dormant..)

ELLE. – Elle  a au centre de son cœur

Comme un pistil de fleur

De lys Rouge et noir létal

Pareil aux yeux du jeune Sorel

C’est la jeune princesse

Des contes de tristesse

Seule, elle trompe son ennui

Rêvant à des cadavres exquis

Elle a demandé que sur son corps

Soit tatoué un blason sang et or

Et qu’au ciel rêvé de son lit

Soit gravé la devise des anoblis

C’est la princesse au petit pois

Elle entendait parfois

Depuis sa  haute fenêtre

Les sirènes des pompiers

Qui appelaient aux vêpres

Les hommes désenchantés

C’est la jeune princesse

Des contes de tristesse

Seule, elle trompe son ennui

Rêvant à des cadavres exquis

Alors, à la lumière vacillante

Des blanches bougies votives

Elle entame ses veines saillantes

Et passe fragile sur l’autre rive

C’est la jeune princesse

Des contes de tristesse

Seule, elle trompe son ennui

Rêvant à des cadavres exquis

MOI. – Tu veux une lame de rasoir ?

ELLE. – Non, je préfère un couteau à beurre.

MOI.- Dors bien.

CHEZ LES WARHOL

16:13

ELLE. – Tu fais quoi sur la bibliothèque ?

MOI. – Je me prépare.

ELLE. – À quoi ?

MOI. – Je vais prendre mon envol.

ELLE. – Depuis le haut de la bibliothèque ?

MOI. – Non, par la fenêtre. Mais là je m’entraîne. C’est concluant. Je vais me lancer.

ELLE. – Tu t’en vas ?

MOI. – Juste faire un tour. Je voudrais vérifier quelque chose.

ELLE. – Ah oui, quoi ?

MOI. – Faire en sorte qu’on puisse aller à Coney Island.

ELLE. – À Coney Island !

MOI. – Oui.

(Silence. Un temps)

ELLE. – On avait dit qu’on irait pas à Coney Island pendant le confinement. Qu’on serait solidaire.

MOI. – Je sais.

ELLE. – Et puis, ça peut te prendre du temps de trouver ce moyen. Si on t’arrête ? Si tu prends une amende ?

MOI. – Je sais tout ça mais là j’en peux plus. La situation, les actualités, le confinement, les attestations… j’en peux plus.

ELLE. – Ça m’inquiète. J’ai peur que tu ne reviennes pas.

MOI. Je vais faire vite et je vais revenir ne t’inquiète pas. Et pour passer inaperçu, quoi de mieux qu’un oiseau.

ELLE. – Oui mais quand même, un pigeon ?

MOI. – C’est bien les pigeons. Tout le monde s’en fout des pigeons. Ça occupe notre quotidien sans intéresser personne. Ce sont nos hôtes discrets. Inséparables de la grisaille urbaine avec laquelle ils se confondent. Un excellent camouflage.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Fais attention quand même. Ne t’approche pas des salons de coiffure.

MOI. – Pourquoi les salons de coiffure ?

ELLE. – J’ai lu quelque part, une étude qui a été menée, que la pollution des villes mutilait les pigeons. Notamment les cheveux.

MOI. – Les cheveux ! Comment ça les cheveux ?

ELLE. – Oui. Les cheveux s’enroulent à leurs pattes, ils font un garot et les pattes nécrosent, ou les doigts. C’est pour ça qu’on voit plein de pigeons mutilés.

MOI. – Ah bon ? Étrange histoire. Je ferai attention. De toute façon, les coiffeurs sont fermés.

(Silence. Un temps)

MOI. – Bon, ça y est c’est bon, je suis prêt. Je vais y aller.

ELLE. – Tu fais quoi ?

MOI. – Je vais passer par la fenêtre, ce sera plus discret.

ELLE. – Peut-être par la porte c’est mieux non ?

MOI. – Les oiseaux passent rarement par les portes.

ELLE. – Et les poules ?

MOI. – Suis pas une poule, suis un pigeon.

(Silence. Un temps)

MOI. – Bon, cette fois j’y vais. Ne t’inquiète pas, je reviens au plus vite.

ELLE. – Attends, avant de partir, relis le Manifeste. Tu ne trouveras rien, si tu n’as pas les idées claires.

MOI. – C’est vrai, tu as raison.

(Elle lui tend un papier. Il lit)

N/13
CONEY ISLAND

CONEY ISLAND N’est pas une fiction.
CONEY ISLAND Est un processus sans finalité.
CONEY ISLAND Révèle les valeurs de l’ombre.
CONEY ISLAND Est la réalité divorcée du réel.
CONEY ISLAND Est une entité protéiforme sortie de nulle part
CONEY ISLAND Est une trajectoire lovée sur elle même
CONEY ISLAND Est un endroit à califourchon sur le monde.
CONEY ISLAND Est le treizième continent d’une série qui n’en contient que six
CONEY ISLAND Est l’ultime refuge à la dictature du réel
CONEY ISLAND C’est passer la porte étroite sans se cogner, c’est degonder la porte de la connaissance pour la laisser tomber parterre
CONEY ISLAND est l’alcove d’une ascèse esthétique et se pavane à la manière d’un cadavre
CONEY ISLAND Est habité par des Dieux primordiaux et nécessaires.
CONEY ISLAND Contient des images explicites qui pourraient heurter la sensibilité des plus vieux
CONEY ISLAND est un zoo à plusieurs dimensions
CONEY ISLAND Est un reportage animalier
CONEY ISLAND Connaît le langage des oiseaux
CONEY ISLAND Est un geste sans finalité
CONEY ISLAND Est un processus infini qui n’a toujours pas commencé
CONEY ISLAND Est une stase temporelle, un parc d’attraction qui ouvre quand ça lui chante
CONEY ISLAND Est une énigme sans spectacle
CONEY ISLAND Se cache au dos des miroirs
CONEY ISLAND Est une latence en flottaison qui se distingue dans les reflets des étendues d’eau
CONEY ISLAND Ne veut rien et n’attend personne
CONEY ISLAND Joue à guichet fermé
CONEY ISLAND Est l’ultime refuge déraisonnable à la raison

AUCUN CHEMIN NE MÈNE À CONEY ISLAND

Pour en savoir plus, demander à KOST

(Il prend son envol)

JOUR 41

CHEZ LES WARHOL

12:00

BRUNCH
– Concombres, crème, ail, ciboulette, sel, poivre, huile d’olive
– Avocat, citron, sel, poivre
– Salade de penne au blé complet, crème d’artichaut, oignon rouge, tomate ancienne, sel, poivre, huile d’olive
– Œufs durs.
– Fraises, basilic, poivre de Sichuan vert
– Thé à la menthe
– Jus aux quatre fruits

MOI. – Tu lis quoi ?

ELLE. – De l’Ero Guro Nansensu. J’en ai trouvé dans ta bibliothèque.

MOI. – Ah oui, lequel ? Edogawa Ranpo ?

ELLE. – Non. Une BD. « La Demeure de la Chair » de Kazuichi Hanawa.

MOI. – Superbe. Superbe. Finalement, rien ne traduit mieux le monde dans lequel nous vivons que l’Ero Guro.

ELLE. – Tu penses ? C’est distrayant mais c’est quand même invraisemblable.

MOI. – Justement. De l’obscénité cynique, cruelle et macacabre. Tellement invraisemblable et grotesque que ça en devient drôle.

ELLE. – Ah ça, pour être grotesque…

MOI. – Oui. Un peu comme si Bolsonaro faisait l’amour avec un calamar géant sur une plage de Palm Beach, habillé en hallebardier Suisse. Et les dessins sont d’une telle qualité.

ELLE. – La métaphore est si juste. En même temps Bolsonaro au pouvoir, je trouve ça plus grotesque encore que de l’imaginer niquer avec un calamar.

MOI. – Même habillé en hallebardier Suisse ? Bon, de toute façon il n’en a plus pour longtemps.

ELLE. – Je sais pas. Je n’ai pas ton appétit pour les actualités.

MOI. – Ah bon ? C’est drôle pourtant.

ELLE. – Quoi ? Lire chaque jour ce qui se passe dans le monde ? Non merci. Et pour peu qu’il y ait des politiques, c’est encore pire. Ça tient du gang bang par un banc de méduses. Vraiment non merci. À vomir. Je préfère encore, et de loin, regarder une Webcam fixée sur un balbuzard entrain de couver ses oeufs.

MOI. – Il y a une web cam fixée sur un balbuzard entrain de couver ses oeufs ? Fascinant. Où ça ?

ELLE. – Tiens là, regarde. http://www.balbucam.fr/fr/en-direct-nie/ avoue que c’est quand même mieux que la politique. Les œufs vont éclore le 11 mai. Ils vont se déconfiner eux aussi. C’est si reposant. Et ils couvent à deux, ce n’est pas que la femelle qui se tape tout le boulot.

MOI. – Le mâle couve aussi ? Fascinant.

ELLE. – En tout cas, elle est bien cette BD. Très divertissante. Ça fait tellement bien de s’évader un peu. On suffoque. On se demande bien quel plaisir ils y trouvent ? On suffoque.

MOI. – Qu’ils y trouvent à quoi ?

ELLE. – Et bien, les politiques, à s’embourber en nous faisant chier comme ça.

MOI. – Aucun.

ELLE. – Quoi aucun ?

MOI. – Ils n’y trouvent aucun plaisir. Juste l’espérance d’être devenu quelque chose, d’avoir marqué le réel. Mais au final ils crèvent comme tout le monde. T’inquiète pas que si on décidait de ne plus retenir leur nom dans les livres d’histoire, y aurait moins de prétendant.

(Silence. Un temps).

ELLE. – Et toi alors, tu lis quoi ?

MOI. – « Civil War ».

ELLE. – C’est quoi ?

MOI. – Une série Marvel écrite par Mc Millar. Beaux dessins, super histoire.

ELLE. – Ah oui, ça parle de quoi ?

MOI. – En gros, à force de subir les dommages collatéraux liés aux interventions des super-héros, le gouvernement demande à toute personne détentrice d’un super-pouvoir d’être rescencée et de dévoiler sa véritable identité.

ELLE. – Merde, comme dirait Madame Almodovar.

MOI. – Elle dit ça Madame Almodovar ?

ELLE. – Souvent. C’est écrit dans leur chronique. .

MOI. – En tout cas, dans l’histoire, même les super-vilains emprisonnés peuvent avoir une remise de peine. S’ils acceptent de se soumettre à la nouvelle loi. Du coup, Iron Man accepte et devient le leader de la coalition légaliste.

ELLE. – Belle promotion.

MOI. – Oui, Iron Man a toujours eu le sens des affaires. Le problème c’est que Captain America refuse en vertu du IVe amendement. Il devient hors la loi. Et le chef de ceux qui refusent de se soumettre à la nouvelle règle. S’engage alors une guerre civile.

ELLE. – Ça à l’air bien. Le pitch donne envie. Tu envisages de faire une guerre civile ?

MOI. – Non non, certainement pas. En revanche j’ai des pouvoirs je te rappelle. Avoir des super pouvoirs impose de faire des choix.

ELLE. – Oui. À grands pouvoirs, grandes responsabilités. C’est important de savoir à quelle cause tu vas te mettre au service.

MOI. – Oui. C’est vrai. C’est important. Mais avant, il est important de savoir si masque ou pas masque. Et pour la cape aussi. J’essaye de comprendre l’utilité de la cape. Tu penses que je mets une cape ? Et puis, la combinaison moulante, je suis pas convaincu pour la combinaison moulante. C’est bien pour danser la Zumba mais pour faire super-héros, je m’interroge.

ELLE. – Pour la cape je ne te conseille pas.

MOI. – Ah bon pourquoi ?

ELLE. – C’est un truc à se prendre les pieds dedans. Et puis, ça peut se prendre dans la porte du tram. Un truc à se faire traîner jusqu’au prochain arrêt. Et pour la combi, à poil comme le Dr Manhattan c’est bien aussi. Moi j’aimais bien.

MOI. – C’est vrai ce que tu dis. C’est vrai, j’avais pas pensé à ça.

(Silence. Un temps)

ELLE. – C’est fou quand même ce truc de vouloir devenir héros de quelque chose ou président.

MOI. – Repenses-y, la prochaine fois que tu seras assise sur la lunette des chiottes à regarder la porte.

ELLE.- Bein quoi la lunette des chiottes ? Quel rapport ?

MOI. – C’est une idée qui t’aidera à croire que ce n’est pas tout ce qu’on va retenir de toi.

ELLE. – C’est vrai qu’on est peu de chose.

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – c’est dimanche. C’est notre jour de sortie.

MOI. – Tu veux aller où ?

ELLE. – Un endroit avec des gens et du bruit. (Un temps) Non, je plaisante. Il n’y a pas grand chose autour de chez nous. C’est un peu la zone, le Leclerc est fermé et il n’y a que des chantiers autour de chez nous. Nous, on ne confinent pas à la campagne.

MOI. – C’est le début et la fin du monde.

ELLE.- Noooon ! Merde !

MOI. – Si, un chantier arrêté c’est exactement ça ! L’Alpha et l’Oméga à portée de mains.

ELLE. – je veux bien voir la naissance et la mort.

MOI. – Et des grues.

(Un temps)

MOI. – Tu sais qu’avec des grues et du béton, on aurait réussi à construire la tour de Babel ?

ELLE. – Ha bon ?

MOI. – On devrait réessayer.

(Un temps)

ELLE. – Quand j’y pense, c’est vraiment triste un terrain vague alors que ce n’est fait que de promesses.

MOI. – Les promesses c’est toujours tristes.

(Un temps. Ils sont dans le terrain vague. Un chantier)

ELLE. – ça fait quand même peur. C’est vide et en même temps plein de poussière, on se croirait dans un Sergio Leone.

MOI. – Les Western sont les derniers lieux de la tragédie vraie au cinéma.

ELLE. – Surtout avec la musique de Morricone. Tu sais jouer de l’harmonica ?

MOI. – Je connais les quatre accords magiques au ukulélé mais je ne sais pas si ça va le faire.

(Un temps)

ELLE. – Il faudrait un truc pour l’ambiance.

MOI. – je peux te dire un poème.

ELLE. – Oui, pourquoi pas… c’est toujours mieux que le Ukulele… Comment ça s’appelle ?

MOI. – Love.

ELLE. – Oh ! ça commence bien.

MOI. – C’est un peu long et ça risque de faire chier tout le monde.

ELLE. – C’est un terrain vague… vas-y

(Un temps. Il prend sa respiration. Le ciel est bleu.)

MOI. – Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne
Parce qu’alors je viendrai à reculons dans ta demeure
Et je te montrerai comment même la haine
peut contenir un peu de ce sucre
De ce miellat noir pourtant
Et amère pourtant.
Mais du sucre quand même
Qui ressemble que tu le veuilles ou non
A ces sucres d’orge que l’adulte lassé de l’adulte
Émiettait devant la porte de son enfance

Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne
Parce qu’alors je me cacherai dans les nuages
Pareils aux fauves pluie et j’attendrai que tu passes
Toi et ta meute honteuse de vivre de ces moments qu’on appelle vivre
Et je te tomberai sur la nuque
Sur le ventre
Sur toute ta descendance
Et je pleurerai tout contre ta joue jusqu’à ce que tu pleures à ton tour
Et que tu saignes ensuite
De ne pas avoir dit au ciel ton malheur absurde

Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne
Parce qu’alors je te ferai manger la mauvaise herbe
Celle qu’on appelle la saleté des saletés
Celle qui pousse contre les murs des abattoirs
Et qui pourtant nourrit un instant
l’œil fatigué et blanc des bêtes
qui croient voir dans le vert de cette herbe
Le vert de l’Eden incendié
Je t’attacherai à ta fenêtre
Et t’obligerai à regarder
Les convois et les navires pleins de bétails traverser ces degrés de souffrances
Que tu ne soupçonnes pas.
Lorsque ce qui te nourrit devrait te faire vomir.

Non

Ne me dis surtout pas qu’il ne faut aimer personne
Quand des machines à billets
Calculent le poids et la mesure
De l’acharnement à nous rendre satisfait de choses à avoir
Et qu’il reste pourtant les enfants
Qui cachent leurs dents de lait
Sous les oreillers
Espérant la petite monnaie
Qui les rendra putains plus tard.

Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne
Parce qu’alors je t’ouvrirai la bouche
Comme on écartèle le verbe
Comme on rompt le pain
Et j’en donnerai des morceaux aux muets
Et aux honteux jusqu’à ce qu’ils prononcent à nouveau ton nom
Comme lorsque ta mère t’appelait
Pour t’embrasser

Non

Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne
Parce qu’alors je t’appellerai le diable
Je t’appellerai le dangereux et l’assassin
Je dirai à tous comment tu aimes trainer
Ces corps bleus de froid dans les terrains vagues
Et comment tu aimes t’allonger nu sur l’innocence
Et tu auras peur de mourir dans la foule en rage qui te tient
Et pourtant quelqu’un viendra te mettre une hostie dans la bouche
En te chuchotant qu’il te croit.

Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne
Lorsque, le matin,
Douloureux des douleurs
Tu te réveilles avec dans les yeux le soupir d’un gisant
Et qu’à ta droite une main cherche ta main
Que tu rejettes et fais saigner
Pareil au maître qui mord son chien
Parce qu’alors je ferai naitre
Au coté de ta côte
La plus solide des solitudes
Un monolithe noir et muet
Devant lequel tu te prosterneras en vain
Au pied duquel tu déposeras de maigres offrandes
Mais jamais ton fardeau

Non

Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne
Parce qu’alors je te ferai voir
Mille ans de cachot
A peine assis
A peine debout
Dans l’antichambre du mal
A attendre une écuelle d’amour
Le pain rassis d’une chaleur humaine
Et tu croiras voir depuis ta lucarne
L‘amour sur lequel tu crachais

Non

Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne
Parce qu’alors je ferai entrer dans ta demeure
Ces troupeaux de bêtes innocentes
Ces rires d’enfants
Ces serments fait par les amants dans les mansardes
Ces paroles simples du vieillard au chevet de son vieil amour
Et alors tu tomberas sans crier
Sans pleurer
Sans bruit
Comme seuls savent le faire les cités d’orgueils
Que tu habites
Que tu habitais
Et que tu hantes encore.

Non

Ne me dis pas qu’il ne faut aimer personne

ELLE. – Hé ben, c’est pas réjouissant.

MOI.- J’aurai peut-être dû apporter le Ukulélé ?

JOUR 40

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – Dans le désert. Ça fait quarante jours. On n’a pas raté une seule journée et les Warhol non plus. Ça fait quarante jours qu’on se demande ce qu’on va faire le lendemain et que le lendemain revient pareil. C’est le jour de la marmotte. Et le jour revient et revient encore comme ces vieux dimanches moisis que l’on passait devant MacGyver.

MOI.- …Ça, la Françoise Dolto ne comprendra jamais ce qu’un enfant peut ressentir à regarder MacGyver un dimanche pluvieux.

ELLE. – … le jour revient et Il est là, avec ses nouvelles à la con. Et quand je dis nouvelles à la con, c’est dans le sens où ce n’est jamais clair. C’est la Babel numérique. Les avis, les autres avis, les spécialistes, les illuminés, les idiots et les méchants, tous le monde veut se mettre à table. Sans noblesse. Sans recul. Sans rien. Ils mettent leur serviette autour du coup, ils prennent leurs couverts et ils s’assoient sur les plateaux télé comme au restaurant. Et ils donnent leur avis.

MOI. – comme dirait l’Inspecteur Harry , les avis, c’est comme les trous du cul, tout le monde en a un. Sinon y a le père Platon qui raconte que la démocratie est la dictature de l’ignorance. Finalement Platon et l’Inspecteur Harry se rejoignent sur ce point.

(Un temps)

ELLE. – Tu sais qu’à l’ouverture d’un mac drive, à Moissy-Cramayel en Seine-et-Marne, tout le monde c’est précipité au point de créer un embouteillage monstre. Des automobilistes ont attendu trois heures pour avoir leur Big Mac ?

MOI. – La notion de fast food part en couille.

(Un temps)

MOI. – ça fait 40 jours… pfff… 40 jours c’est symbolique. C’est la traversée du désert, c’est le jeun, c’est le temps passé par Moïse sur le mont Sinaï, c’est les 40 jours de pluie pendant le déluge.

ELLE. – C’est aussi le temps qu’il faut à Gaston Lagaffe pour rendre son dossier urgent.

(Un temps)

ELLE. – Moi, au lieu de penser au déconfinement, je pense à maintenant. Là. Pas une minute avant et pas une minute après. Faut être comme des bêtes pour être heureux. Vivre dans le présent.

MOI. – C’est ce que ferait Gaston.

(Un temps)

ELLE. – Tu crois qu’on devrait le donner notre avis sur la situation… notre fine analyse à la Colombo quand il a trouvé le coupable ?

MOI. – Je crois qu’on le donne déjà notre avis. Tout les jours, avec les Warhol. On n’arrête pas. On est là où on est. Il y a pire et il y a mieux. On se contente de faire ce qu’on imagine savoir faire. Tout ce que je sais c’est qu’il faut ré-enchanter le monde avec ce qu’on a sous la main. Des bouts de bois, du papier, de la boue, des chansons, des roulades dans la rue, des chaussures rouges, un mot d’enfant genre dada… qu’importe.

ELLE. – C’est beau ce que tu viens de dire.

MOI. Je me suis inspiré d’un passage de la Petite Maison dans la Prairie. J’ai vu absolument tous les épisodes. Du premier au dernier lorsqu’ils font exploser leur maison. Il y en a un, ou les Ingalls doivent partir de Walnut Grove pour la grande ville. Et c’est Charles Ingalls qui dit cette tirade à Caroline qui a un le blues.

ELLE. – Il parlait de ré-enchatement Charles Ingalls ?

MOI. –J’ai adapté un peu. Lui, il parlait de couper du bois et d’aller à la pèche. C’est pareil.

(Un temps)

ELLE. – Bon, je vais m’allonger un peu par terre. Le futur me fatigue un peu. ( un temps) Tu pourrais m’apporter un oreiller ?

MOI. – Tu ne préfères pas des fleurs ? Des géraniums c’est bien non ?

ELLE. – ha oui ! ça fait fuir les moustiques.

(Un temps. Il lui apporte des fleurs.)

ELLE. – je me demande ce que dirait Françoise Dolto de tout ça ?

MOI. – Big bisou.

CHEZ LES WARHOL

15:00

ELLE. – Ça sonne.

MOI. – C’est ma fille. Elle vient nous rendre visite. .

ELLE. – Ta fille ? Pourquoi ? On vit quelque chose d’impérieux ?

MOI. – Je vois pas le rapport ?

ELLE. – Sur les attestations, il est dit « Déplacement pour motif familial impérieux »

MOI. – Alors oui.

ELLE. – C’est vrai ? T’es malade ? Tu m’inquiètes.

MOI. – Je suis à court d’inspiration dans un confinement sans interactions sociales. Au bord du gouffre moral et financier, j’envisage de descendre mettre le feu au quartier et pisser contre la devanture du bureau de tabac.

ELLE. – Contre la devanture du bureau de tabac ? Pourquoi du bureau de tabac ? Tu les aimes bien pourtant, ils sont sympas.

MOI. – Ça explique donc bien l’impérieusité de la situation.

ELLE. – C’est vrai. Allons leur ouvrir.

(Elle ouvre)

ELLE & MOI. – Bonjour !

LA FILLE & LE GENDRE. – Bonjour !

MOI. – Alors ? Comment se passe ce confinement ?

LA FILLE. – Kim Jong-Un est mort.

MOI. – Oh, quelle nouvelle rafraîchissante. C’est toujours joyeux quand vous venez. Tu vois, vous êtes là et déjà je me sens mieux

LA FILLE. – Ça n’allait pas ?

ELLE. – Ton père était à deux doigt d’aller foutre le feu au quartier et pisser contre la devanture du bureau de tabac.

LA FILLE. – Du bureau de tabac ! Mais tu les aimes bien pourtant.

(Silence. Un temps)

LA FILLE. – Et vous ?

MOI. – A court d’inspiration. Il nous fait tourner en rond ce virus.

LA FILLE. – Oui. Drôle de guerre.

ELLE. – Drôle de guerre ? Quelle guerre ? Il y a une guerre ?

MOI. – Non, t’inquiète. Elle plaisante. C’est une façon de parler. La drôle de guerre c’était en 39.

LE GENDRE. – De septembre 39 à mai 40 si on veut être précis.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Vous voulez un thé ?

LA FILLE. – C’est peut-être risqué. On ne voudrait pas rentrer. Sait-on jamais.

ELLE. – Vous inquiétez pas. Avec les masques. Bougez pas, je vous amène deux chaises. Installez vous sur le palier.

(Elle va chercher les chaises, puis du thé. Tout le monde s’installe)

LA FILLE. – Plus rien ne sera jamais comme avant.

MOI. – Oui, rien n’est jamais comme avant. Ça tient de la tragédie. La minute suivante s’évertue toujours à bouffer l’instant précédent. C’est dingue. JE n’est qu’un autre qui se court éternellement après.

ELLE. – C’est si vrai. Ça m’a toujours exaspérée ce coup des minutes qui nous bouffent en silence. On nous emmerde avec ce virus mais personne ne parle jamais des minutes. Exaspérant.

LE GENDRE. – Oh vous savez, les minutes ne sont que les idiotes utiles des mois et des années.

(silence. Deux temps)

LA FILLE. – Quand même, là c’est un gros changement. Va falloir s’habituer.

MOI. – Il faudrait s’habituer à ne jamais s’habituer. « l’habituel défaut de l’homme est de ne pas prévoir l’orage par beau temps ».

LE GENDRE. – Remarquable. C’est si vrai. Raison pour laquelle je ne sors jamais sans ma trompette. Dans le cas où il y aurait une levée de drapeau. Ou passerait un corbillard.

MOI. – C’est Machiavel.

ELLE. – Tu lis ça ?

MOI. – Je le relis. En diagonal. Je m’étais dit que je profiterais du confinement pour lire la somme théologique de Saint Thomas d’Aquin mais avec ce beau soleil, ça fout le bourdon. Je me suis rabattu sur Le Prince. Pour apprendre à gouverner en 100 pages, rien de tel que Machiavel.

LE GENDRE. – J’avais adoré.

LA FILLE. – Tu as lu Machiavel ?

LE GENDRE. – Oui. C’est pas mal pour la trompette. C’est Ranga Langa qui m’a amené à lire Machiavel. Il pense que c’est bon pour élargir ma palette harmonique.

MOI. – Un type bien. C’est qui ce Ranga ? Un philosophe indien ?

LE GENDRE. – Non, mon guitariste réunionais.

(Silence. Un temps)

MOI. – Donc, tu es venu avec ta trompette ?

LE GENDRE. – Oui. Je pensais vous jouer un petit Miles Davis. « Round Midnight ». Mais avec cette histoire de couvre feu, ce n’est plus possible. On ne peut plus rien foutre après 22h. Jouer « Round Midnight » c’est un truc à se prendre une amende. Pire, se retrouver en garde à vue.

LA FILLE. – Oui. C’est désolant. Un si beau morceau. C’est la mort du Jazz.

ELLE. – Ah bon, tu crois ?

MOI. – Ça ne m’étonnerait pas. Il est capable de tout, même de tuer le Jazz ce virus.

LA FILLE. – Ça a déjà commencé.

ELLE. – Ah bon ?

LA FILLE. – Évidemment. On ne joue pas de Jazz à quinze heure. Ça perd tout son sens. Le Jazz c’est la nuit. Le Classique c’est à l’aube. Avec un couvre feu, tout est fichu.

ELLE. – Oui, c’est vrai. Moi aussi j’écoute le Jazz la nuit et le classique à l’aube. Bon, remarquez, ils en passent encore un peu sur FIP.

(Silence. Un temps)

MOI. – J’ai une idée. Tu pourrais jouer une charge héroïque.

LE GENDRE. – Volontiers, laquelle ?

MOI. – Celle du 7e régiment de cavalerie. Le jour de la grande défaite et de la mort du General Custer à Little Big Horn. Un grand moment. Un peu comme la mort de Kim Jong Un.

ELLE. – Ça peut être beau en effet. Au moins distrayant.

MOI. – Oui, c’est une musique qui donne de l’espoir. Elle rappelle que dans la vie, quelques soient les difficultés, il n’y a pas que des mauvaises nouvelles.

(Le gendre joue. Le son de la trompette résonne dans tous les escaliers)

ELLE. – C’était affreux ! Affreux ! J’ai adoré, bravo ! Quelle interprétation !

LA FILLE. – Oui, il joue bien. Et encore, vous n’avez pas entendu quand il fait du Miles ou du Chet Baker. C’est quand même autre chose.

MOI. – Oui, c’était une superbe interprétation. Je crois que rien est pire que le son d’une trompette pendant la charge du 7eme Regiment. Ça m’a fait penser à Hendrix reprenant l’hymne américain.

LA FILLE. – Ça fait tellement de bien quand ça s’arrête.

MOI. – Oui. C’est comme la guerre. Je voyais les images. Imaginer le général Custer, criblé de flèches sioux, agoniser sous le son de la trompette…Il y a quelque chose d’intense, de réjouissant.

(Silence. Un temps)

LA FILLE. – Tu crois que Trump fait partie du 7eme Régiment ?

MOI. – Non. Il n’a jamais fait l’armée.

(Silence. Un temps)

MOI. – Puis même s’il en faisait parti, ça ne servirait à rien.

ELLE, LE GENDRE & LA FILLE : Ah bon pourquoi ?

MOI. – Il n’y a plus de sioux.

LE GENDRE. – C’est triste.

JOUR 39

CHEZ LES WARHOL

07:00

ELLE. Se promène. Se dit que c’est bien. Que c’est calme. Un peu comme du Jon Fosse qu’elle n’a toujours pas lu. ELLE a rempli son attestation. ELLE se dit qu’il n’y a pas de drone. Pas de gens non plus. ELLE se dit que l’air est moins pollué. Que c’est moins bruyant. ELLE se dit qu’un skate park sans skaters, c’est bien aussi. ELLE croise un cygne. Des canards. Et aussi un héron. ELLE se demande si on peut manger du héron. Si ça chair est tendre. ELLE se dit ça comme ça. Pour occuper le vide. De toute façon elle n’en mangerait pas. Qu’est ce qu’on pourrait bien manger sur des pattes pareilles. ELLE se demande s’ils vont déconfiner. À leur place elle ne déconfinerait pas. Ça paraîtrait logique. Tout est si tranquille. Et puis, tout se commande sur internet et est livré à domicile. Il est où ce virus. Finalement ELLE se dit qu’elle ne l’a jamais vu. Peut-être que c’est une blague. Que peut-être quelqu’un a voulu faire une blague. Il faut faire des blagues. C’est important de rire. En tout cas Saint Thomas n’y croirait pas. ELLE se dit qu’elle va faire une blague elle aussi. Mais la blague ne vient pas. Merde. Les blagues ce n’est jamais là quand on en a besoin. ELLE croise deux canards et deux tentes vertes. ELLE se dit « bizarre ces canards qui plantent des tentes ». ELLE rit. ELLE se dit « C’est beau une ville COVID ». ELLE se dit qu’elle va écrire un livre mais qu’elle va changer de titre. Trop Bohringer. « C’est beau une ville COVID », trop Bohringer. « Le COVID », c’est un titre qui fait penser à « L’amant ». Trop Marguerite Duras. Trop lancinant. Trop Mondain comme dirait Apollinaire. « 100 ans de Covitude », trop Garcia Marquez, trop désespérant. Mieux vaudrait se rabattre sur un truc plus à Steinbeck genre « des COVID et des Hommes ». Elle se dit que c’est bien. Qu’elle en parlerait bien à quelqu’un. Qu’il lui reste vingt minutes, dix sept secondes et huit centièmes avant de devoir rentrer. Déjà qu’elle est à plus d’un kilomètre. Pas le moment de prendre une prune de 135 euros. L’idée des 135 euros lui fait penser que ça y est, faut compter. Maintenant il faut tout compter. Un kilomètre c’est mille quatre cent trente sept pas et toujours personne autour à qui raconter pour le titre du bouquin. ELLE se dit que ça y est, il est temps de rentrer. Qu’elle était bien cette balade. Qu’elle serait bien restée encore un peu. Regarder le héron.

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où?

ELLE. –  Je bois un coup au Café Müller

MOI. – Les bars sont fermés et Pina is dead. Sur les réseaux socio y a du Pina partout en ce moment. Pina qui danse, Pina à la plage, Pina qui cause de Pina, les élèves de Pina qui parlent de Pina… Y’en a partout.

ELLE. – Je suis d’accord, mais comme on a trouvé ces chaises de bistrot  dans la rue, je me disais qu’on pourrait faire quelque chose. Je ne sais pas quoi pour l’instant mais je sens que si on débarrasse la pièce, on bouge le canapé, on pousse la bibliothèque, on enlève des livres, on décroche la tête de cerf, la tête de biche et le Jésus, on vire la table basse et que l’on pose les chaises comme ça, on pourrait avoir des idées non ?

MOI. – Tu ne veux pas plutôt que je te lise deux trois brèves de comptoir du père Gourio ?

(Un temps)

ELLE. – Au fait, tu te souviens ? On a trouvé les chaises juste quand je lisais le livre de Raimund Hoghe, Pina Baush, histoire du théâtre dansé.

MOI. – C’est vrai, il n’y a pas de petites coïncidences.

(Un temps)

MOI. – En parlant de chaises, J’ai entendu que Trump avait trouvé la solution contre le coronavirus. C’est un peu comme si je te disais que j’avais résolu une conjecture mathématique entre le fromage et le dessert.

ELLE. – Qu’est ce qu’il dit ?

MOI. – il dit que l’on pourrait guérir en s’injectant de l’eau de javel.

ELLE. – Merde ! Faut pas savoir grand chose pour devenir président aujourd’hui !

MOI. – Faut surtout savoir à qui tu t’adresses.

(Plusieurs temps. Ils retournent le salon et dessinent des fleurs)

ELLE. – C’est beau des chaises. Elles attendent. Le symbole de la patience ce devrait être une chaise.  On a l’impression que quelqu’un va venir. Bientôt j’espère qu’il y aura des gens sur ces chaises et des amis avec un verre à la main et de la musique en fond.

MOI. – A propos de ça, un jour Kouhalindarapi se promenait dans son jardin. Il vit un sage sous un arbre qui méditait assis par terre et à coté de lui une chaise vide. Kouhalindarapi, intrigué, s’approcha et demanda au sage pourquoi il ne se mettait pas sur la chaise beaucoup plus confortable. Le sage lui répondit que, certes la chaise était confortable mais que s’il voulait cueillir une fleur il suffisait de se pencher. Kouhalindarapi répondit que lui était un prince et qu’il ne se baissait jamais. Il ajouta que s’il voulait des fleurs, il lui suffisait de demander à l’un de ses nombreux valets. Le sage répondit que l’important n’est pas de faire cueillir des fleurs mais de les choisir. Kouhalindarapi fit couper la tête du sage et laissa la chaise là où elle était. Dessus il fit mettre un pot de fleur.

ELLE. – Mais c’est complètement con comme histoire ! Il me fait penser à Trump le Kouhalindarapi.

MOI. – ha oui !  C’est vrai.

(Un temps)

ELLE. – Bon, on range notre merdier ?

MOI. – le café Café Müller va fermer.

ELLE. – J’entends les pièces de monnaie qui tintent, le percolateur qu’on nettoie, la musique qu’on baisse. J’entends le balai, les chaises que l’on range l’une sur l’autre, j’entends le rideau de fer que l’on tire. C’est l’heure. Qu’est-ce qu’on fait ? Où est-ce qu’on peut aller sans autorisation ?

MOI. – On va aller là où l’on peut. Même si le monde se déglingue il restera toujours un trou de souris pour les gens comme nous. On est tous des Lenny et on aura un élevage de lapins. Promis

JOUR 38

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – … dans le confinement. Jusqu’au cou.

(Un temps. Il la regarde dans le sac.)

MOI. – Là, je pense qu’on tient une solution radicale.

ELLE. – Il faut aller au bout des choses. Plus de gestes barrières, plus de distanciation sociale, plus de masque, plus rien. On pousse le concept à fond. On va en finir une fois pour toute. S’habituer ou mourir. L’humanité a tout fumé. Elle est au bout du mégot.

(Un temps. Il se met dans le sac.)

MOI. – J’ai l’impression d’être un pharaon dans la chambre funéraire d’une pyramide.

ELLE. – Tu serais qui toi ?

MOI. – Autant prendre le top du top. Ozymandias, le roi des rois… Ramsès II.

ELLE. – Ha c’est bon ça ! (Elle prend sa voix de tragédienne) Eeeeeeet sur le piédestal il y a ces mots : »Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! »

MOI. – Et toi ?

ELLE. – Néfertiti

MOI. – La belle est venue. Pas mal.

(Un temps.)

ELLE. – On va emporter tous ce qu’il nous faut dans l’au-delà.

MOI. – J’espère qu’ils ont de l’eau pour les pâtes et un ouvre boite.

ELLE. – On va nous retrouver et on racontera comment c’était 2020 le confinement. Un témoignage.

MOI. – Déjà, entre Leila Slimani et Marie Darrieussecq, ils vont avoir une bonne idée de ce que ce n’était pas.

( Un temps)

ELLE. – Alors, mon plan est simple, on s’enferme sous vide dans les sacs comme de vulgaires produits de consommation que nous sommes devenus et on nous réveille dans mille ans. Si on meurt, on a ce qu’il faut pour traverser le Styx, les plaines désolées, les montagnes sacrées, les routes à 15 embranchements avec un Père Fouras qui te demande de répondre à une énigme moisie… Et encore il doit y avoir des endroits dont on n’a jamais parlé.

MOI. –Tous les problèmes de l’humanité seront résolus lorsqu’on aura un carte Michelin de l’Au-delà.

(Un temps)

ELLE. – Tu as peur de mourir ?

MOI. – Je ne sais pas. Je suppose que c’est comme quand tu pars en colo la première fois. Tu pleures, tu ne veux pas, tu t’accroches et finalement, une fois que tu y es, tu ne veux plus revenir. Mais vivre ça m’a l’air pas mal.

ELLE. – Il y a des choses plus importantes que vivre » dixit Dan Patrick, vice-gouverneur du Texas

MOI. – Tu as pris les Mentos ?

Elle. – Évidemment.

( Un temps)

MOI. – Tu crois qu’ils font quoi les Warhol ?
ELLE. – c’est vrai qu’on n’a plus de nouvelles. Peut-être qu’ils sont morts.

MOI. – On les retrouvera là-bas.

( Un temps)

ELLE. – On y va ? On fait le grand saut ?

MOI. – ça fait pas un peu secte notre truc… genre suicide collectif ?

ELLE. – On n’est pas assez nombreux pour que ce soit une secte.

MOI. – On devrait peut-être prendre la Bible, le Coran, le livre des mormons, le livre des Raëliens, deux trois Tours de garde, le Livre des Morts et d’autres trucs du genre qui expliquent comment ça va se passer.

ELLE. – Non, ces livres, c’est comme le Guide du Routard, tu le lis avant de partir et une fois sur place il te sert plus à rien.

(Un temps.)

ELLE. – Tu as pris un livre pour enfants ?

MOI. – On est tous des enfants au paradis.

CHEZ LES WARHOL


11:33

MOI. – Tu lis quoi ?

ELLE. – Le Sexe et l’Effroi.

MOI. – Quoi ! Pascal Quiniard ! T’es sérieuse ? Range ça tout de suite malheureuse ! Yumie va nous tuer !

ELLE. – Je croyais que tu répétais ta rencontre avec la mort.

MOI. – Dans une répétition, on ne meurt pas vraiment. C’est pour de faux. C’est pour faire comme. Se tenir prêt. Là on est pas prêt, donc tu reposes ce livre.

ELLE. – Ah OK. Bon, détends toi, c’est pas le sien. Je l’ai pris dans ta bibliothèque.

(Silence. Un temps)

ELLE. – D’ailleurs, elle est où Yumie ? À Paris ?

MOI. – Non, en Suisse. En Suisse tout se propage plus lentement, même les virus.

ELLE. – Ah oui, pas bête.

(Silence. Un temps)

ELLE. – On aurait dû aller se confiner ailleurs nous aussi.

MOI. – Ah oui, où ça ?

ELLE. – Sur l’île de Pâques.

MOI. – Sur l’île de Pâques ? Pourquoi l’île de Pâques ?

ELLE. – Personne n’y va jamais. Ça doit être tranquille. Même la mort ne doit pas y aller.

MOI. – C’est vrai. Mais du coup les gens se tuent entre eux.

ELLE. – Ah bon ?

MOI. – Oui. Les gens sont là, sur une île au milieu de nulle part. Ils passent leur journée à regarder l’horizon. Voir si quelque chose arrive, un bâteau, un voilier, un cargo, un chalutier, n’importe quoi. Rien. Jamais rien ne vient. Même pas la mort.

ELLE. – Ils doivent se faire chier.

MOI. – Oui. Du coup le soir ils boivent et sortent pour se tuer entre eux. À coup de bouteilles.

ELLE. – Comment tu sais ? T’es déjà allé sur l’île Pâques ?

MOI. – Absolument pas. C’est un pote qui me l’a dit. Un pote qui faisait le tour du monde et qui s’est retrouvé coincé là.

ELLE. – Et il s’en est sorti ton pote ?

MOI. – Oui. Une nuit, exaspéré, il a décidé de répéter sa rencontre avec la mort lui aussi. Il est parti à la nage. Comme ça, sans rien. Nu. Il a tout laissé et il a nagé jusqu’au Chili. Un gars qui savait vivre. Tous ceux qui répètent leur rencontre avec la mort finissent toujours par s’en sortir.

(Silence. Trois temps)

ELLE. – Dis, tu crois vraiment que ceux qui répètent leur rencontre avec la mort finissent toujours par s’en sortir ?

MOI. – Oui. C’est écrit dans l’Hagakure.

ELLE. – L’Hagakure ?

MOI. – Oui. « À l’ombre des feuilles », le code des samouraï.

ELLE. – Et ils disent quoi les Samouraï à l’ombre des feuilles ?

MOI. – « Maintenant c’est l’heure et l’heure, c’est maintenant »

ELLE. – J’y comprends rien.

MOI. – En gros, entre la vie et la mort, choisis la mort et tu es certain de rencontrer la victoire.

ELLE. – C’est bizarre.

MOI. – C’est japonais. Comment tu crois que l’empereur a réussi les convaincre ?

ELLE. – À convaincre qui ? À faire quoi ?

MOI. – Des jeunes de vingt ans à faire les bombes humaines avec leurs avions à la bataille de Pearl Harbor? C’est l’Hagakure. C’est japonais.

ELLE. – Ils sont bizarres les japonais.

MOI. – Ils vivent sur une île eux aussi. L’île de Pâques, les corses, les islandais, les japonais, tous ceux qui vivent sur des îles sont bizarres.

ELLE. – Même les martiniquais ?

MOI. – Les martiniquais c’est pas pareil.

ELLE. – Ah bon, pourquoi ?

MOI. – Ils boivent du rhum.

ELLE. – Je croyais que ça rendait fou.

MOI. – Non, penses tu. Pas avec du sucre de canne et du citron vert.

(Silence. Deux temps)

ELLE. – Tout va bien ? Ton bain ça se passe ? Ta rencontre avec la mort ? Je t’entends plus.

MOI. – Ça se passe bien oui. Je refais la bataille de Pearl Harbor.

(Silence. Un temps)

MOI. – C’est le carnage.

JOUR 37

CHEZ LES WARHOL

15:15

MOI. – Que tu fasses la sirène m’a donné envie de manger du poisson. On a qu’à manger du poisson.

ELLE. – Y en a pas.

MOI. – Comment, y’en a pas ?

ELLE. – Non, regarde.

MOI. – Merde alors. C’est inquiétant.

ELLE. – Avec le virus, ils doivent avoir des problèmes d’approvisionnement.

MOI. – Il ne faut pas minimiser. Ça a peut-être commencé.

ELLE. – Qu’est ce qui a commencé ?

MOI. – J’ai lu hier que 135 millions de personnes souffraient de famine en 2019. L’ONU estime que ce chiffre pourrait passer à 265 millions en 2020 à cause du virus. Peut-être qu’on est concerné nous aussi.

ELLE. – Non, t’inquiète pas. Ça concerne les quantités négligeables. Ceux dont tout le monde se contre-fout. Ceux sur qui on teste les vaccins.

MOI. – Oui. T’as sans doute raison. Du temps de mon grand-père on appelait ça la chair à canon. La ligne de front. Les tirailleurs sénégalais.

ELLE. – Je préfère la chair à saucisse.

MOI. – On pourrait faire des keftas. T’en dis quoi ?

ELLE. – On met pas de chair à saucisse dans les keftas.

MOI. – Et pourquoi donc ?

ELLE. – Ca ne se fait pas c’est tout. Il y a les boulettes de viande et les keftas, c’est pas pareil.

MOI. – Je trouve ça bien compliqué. Une boulette, c’est une boulette. Pourquoi se couper les cheveux en quatre. Après on s’étonne que les gosses n’y comprennent plus rien et ont des problèmes d’orthographe.

(Silence. Un temps)

ELLE. – C’est beau.

MOI. – Qu’est-ce qui est beau ?

ELLE. – Les rayons frais. Je trouve ça beau. C’est bien rangé. C’est clair. Aussi y a de la couleur, c’est sympa, c’est rafraîchissant, surtout pendant les périodes de déprime comme en ce moment.

MOI . – C’est vrai, tu as raison. Viens on prend un truc.

ELLE. – Quoi ?

MOI. – Je sais pas n’importe quoi. Comme un souvenir de ce bon moment passé au rayon frais.

ELLE. – Ah oui, bonne idée. Vas-y, choisis.

MOI.- Je sais pas. Du yop ? Ça te dit du yop ?

ELLE. – Oui tiens, pourquoi pas. Du yop c’est sympa. Mais à la fraise hein, pas vanille, chocolat ou framboise.

(Elle cherche dans le rayon.)

ELLE.- Je l’ai.

MOI. – Bien. C’est combien ?

ELLE. – 1,51 euros. En plus c’est le moins cher, c’est bien. Quand tu prends les trucs que les autres ne mangent pas c’est toujours moins cher.

MOI. – Je trouve ça cher.

ELLE. – Comment ça, c’est cher ? Ça va je trouve.

MOI. – Il y a un type qui a analysé la consommation de nourriture pour une famille de deux adultes et deux ou trois enfants, pour une semaine. Et ce dans vingt et un pays différents.

ELLE. – Ah oui ?

MOI. – Oui.

ELLE. – Et ça dit quoi ?

MOI. – Ça dit qu’au Tchad, en mangeant essentiellement du riz et des légumes secs, une famille se démerde avec 1,23 euros par semaine pour nourrir deux adultes et trois enfants.

(Silence. Un temps.)

MOI. – 1,23 euros ! C’est pas bezef comme aime le dire Jean Claude Van Damme.

ELLE. – Il dit ça Jean Claude Van Damme ?

MOI. – Certainement, tout le monde le dit.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Je voulais te dire … ça me dérange.

MOI. – Quoi ? Que je parle arabe dans un lieu public ?

ELLE. – Que tu cites Jean Claude Van Damme. Ça me dérange.

MOI. – Et pourquoi pas.

ELLE. – Je sais pas. Ça me gêne. Hier tu me parles d’un philosophe Camerounais et aujourd’hui tu cite Jean Claude Van Damme. Je trouve que ça fait pas sérieux.

MOI. – Tu as tort. Jean Claude Van Damme te surprendrait. Il est philosophe lui aussi. En fait ses journées sont réglées comme du papier de soie. Un peu d’assouplissement, un peu de philo et recommence, assouplissement, philo. Et puis, les Almodovar parlent bien de Rahan, je peux quand même citer Jean Claude.

(Silence. Deux temps)

ELLE. – Dis voir, on dit pas « du papier à musique » plutôt ? Règlé comme du papier à musique ?

MOI. – Oui, je sais, mais c’est un papier que je n’aime pas beaucoup. Un papier sans odeur. Quand tu ouvres un livre, un cahier, et qu’il n’a pas d’odeur, tu peux être certaine que c’est un mauvais livre ou un mauvais cahier.

ELLE. – Ah bon ?

MOI. – Oui, tout à fait. C’est une astuce. Avant d’acheter un livre ou un cahier, sens le. S’il ne sent rien, ou pire, s’il sent mauvais, repose le, c’est qu’il ne t’apportera rien.

ELLE. – Intéressant. Je ferai ça la prochaine fois. Intéressant. Tu crois que je pourrais sentir tes livres quand on sera rentré ?

MOI. – Oui bien sûr, avec plaisir. On pourra même réorganiser les bibliothèques en fonction des odeurs.

ELLE. – Quelle belle idée. Je me demandais justement ce qu’on allait bien pouvoir faire. Nos journées se ressemblent tellement.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Dis

MOI. – Quoi ?

ELLE. – Regarde la caissière

MOI. – Et bien quoi la caissière ?

ELLE. – Je trouve qu’elle n’est pas très bien équipée. Regarde son masque.

MOI. – Ah oui, tu as raison. C’est quand même dingue ce manque de moyen dans notre pays. On est capable de dépenser 312 euros pour nourrir deux adultes deux ados pendant une semaine et même pas moyen de fournir un équipement décent à nos caissières.

(Ils payent. Ils sortent. )

ELLE. – Dis, je repense à la caissière.

MOI. – Et bien quoi ?

ELLE. – On pourrait peut-être lui donner un des nôtres.

MOI. – De quoi ?

ELLE. – Bein de masque.

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – … dans l’escalier. Je m’entraine à quitter le navire comme les rats. Parce que ça va arriver et vite ou pas mais vite quand même.

MOI. – Je vois à ta tête que tu angoisses encore pour ce 11 Mai c’est ça ?

ELLE. – J’avoue.

( Un temps)

MOI. – Tout le monde ne va pas vouloir sortir… On va sans doute retrouver, dans des petits appartements, des familles dont les membres, le père, la mère, les enfants, le grand-père ou je ne sais qui, tous collés, agglutinés. Le bras, les jambes impossibles à défaire. Genre le roi des rats.

ELLE. – Le roi des rats oui… on va retrouver des gens en cercle et morts et secs. Le monde va être envahi de rats et nous on ne sera pas raccord. Ils vont se rendre compte qu’on n’est pas des leurs.

(Un temps)

MOI. – Avec un bon masque, la bonne gestuelle, je pense que ça passe. Trump a bien réussi à se faire passer pour un président.

(Un temps)

MOI. – L’homme peut s’adapter à tout. Si on veut devenir des rats pour sauver notre peau, on devrait pouvoir le faire.

ELLE. – je ne crois plus non. L’homme ne s’adapte plus rien. Aujourd’hui, tu lui enlèves sa machine à Nespresso et il s’ouvre les veines.

MOI. – Bon, si on n’arrive pas à être des rats, on peut essayer d’être des Mickey… être un Mickey c’est à la portée de n’importe qui.

ELLE. – ça c’est possible, Mickey c’est simple, suffit de lever la main et de faire coucou tout doucement comme la reine d’Angleterre.

MOI. – Les rats vont trouver ça louche, ils vont croire qu’on veut les commander, ça fait générale De Gaulle dans sa DS ou n’importe quel homme d’état qui aime faire coucou à sa plèbe.

(Un temps)

ELLE. – On va s’appeler comment quand on sera des rats ?

MOI. – Moi ça sera Lenny… J’aime bien Lenny.

ELLE. – Mais il meurt à la fin.

MOI. – Raison de plus pour l’aimer. Et toi ?

ELLE. – Moi ? Albert.

MOI. – T’est certaine ? ça ne va pas les vexer ?

ELLE. – Alors Pacush ! c’est bien Pacush !

MOI. – va pour Pacush ils vont adorer.

(Un temps long. Ils sont dans l’escalier)

ELLE. – Qu’est-ce que tu lis ?

Moi. – Artaud. C’est bien Artaud, même quand tu lis ses livres, tu as l’impression de l’entendre gueuler à ton oreille.

Elle. – Tu crois qu’il gueulait autant que ça l’Antonin ?

MOI. – ohhh ! Il râlait pas mal.

ELLE. – Merde ! ( Un temps) Tu préfères quoi toi ? Un Mickey qui fait coucou de la main comme De Gaulle ou Un Artaud qui gueule tout le temps ?

MOI. – là, je ne sais pas et comme a dit la grenouille géante au prince Kouhalindarapi : « plus la main se lève haut pour saluer et plus elle a de l’élan pour trancher dans ta chair.»

ELLE. – Et elle a dit quelque chose au prince au sujet de ceux qui gueulent ?

MOI. – Non, pas elle, mais il y une histoire du prince qui commence par ces mots « Un jour, le prince Kouhalindarapi voulu crier son mal de vivre à son peuple mais son conseiller l’arrêta alors que la prince avait ouvert la fenêtre pour gueuler. Le conseiller lui demanda ce qu’il se passait et Kouhalindarapi lui expliqua qu’il avait de la colère en lui et qu’il avait besoin d’évacuer. Le conseiller lui dit : si tu es en colère moi prince, nul besoin de crier… Il te suffit de déclencher une guerre, la famine, une épidémie et le peuple comprendra.

ELLE. – Et qu’est-ce qu’il a fait le prince ?

MOI. – Il a crié par la fenêtre pour se faire plaisir et ensuite il a déclenché une famine à la Mao…

JOUR 36

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où ?

ELLE. – … dans le confinement, dans le gonfliment, dans la confiture, dans les confluents, dans les confliments…

MOI. – Tu fais ta tragédienne ?

ELLE. – Non.

MOI. – Tu fais quoi ?

ELLE. – Je peur.

MOI. – Tu peurs ?

ELLE. – Oui, Je peur… je crois que je commence à avoir le syndrome de Stockholm… Je peur le déconfinement, je peur les visages qu’on va croiser, masqués ou pas ou pire avec tous ces yeux qui vont regarder et désirer et prendre. Parce que c’est bien ça, n’est-ce pas, qui va se passer ? On va vouloir prendre, reprendre tous ce qu’il y a dans les magasins, les supermarchés, les territoires, les poissons et le lait des vaches et la viande des vaches et les autoroutes… On va vouloir reprendre nos vacances et notre bronzage et notre mojito sur les rooftops bondés qu’il faudra bien nettoyer de ses nids d’oiseaux qui se sont installés là pendant qu’on était absent… On va gober les œufs des oiseaux en fumant des clopes et en échangeant des selfies à la con… (Un temps) Quoi qu’on fasse, on a toujours l’air con sur un selfie.

MOI: Ça porte bien son nom Selfie pour un truc à partager dans l’empire du surmoi.

(Un temps)

MOI. – Tu as enlevé tes chaussures de ta tête ?

ELLE. – J’ai plus envie de sortir, ni de marcher. Faire le tour du monde avec tous ce monde à la porte du 11 mai ça me fait peur…

(Un temps)

MOI. – Faut aller faire des courses.

ELLE. – On n’a plus un rond, mais il reste du thé.

MOI. – S’il en reste c’est parce qu’on n’aime pas ça ( un temps) Il y a une légende indonésienne qui raconte qu’un jour , le prince…

ELLE. – Ha non ! Pas l’indonésien !

(Un temps)

ELLE. – On a une tête d’enterré… On va tous ressembler à des Albinos. On va finir par nous sacrifier à un dieu ancien.

MOI. – Si on reste comme ça on va finir comme les Enfants de Llullaillaco… ces enfants incas sacrifiés au XVIème siècle et qu’on a retrouvé intact… Enfin, quand je dis intact, ils étaient un peu morts et desséchés quand même.

ELLE. – Les occidentaux, on va nous retrouver dans mille ans avec nos cœurs dans des urnes Louis Vuitton et un portable à la main ( Un temps) On va finir par jouer la suite d’Antigone emmurée.

MOI. – Tu crois qu’elle était habillée comment Antigone quand ils l’ont emmuré ?

ELLE. – Je crois qu’elle était en slip.

MOI. –En slip ?

ELLE. – Un slip blanc… Pure.

( Un temps)

ELLE. – Pure coton.

MOI. – D’après toi, qu’est ce qu’ils font les Warhol en face ?

ELLE. – Je crois qu’ils font comme nous… n’importe quoi…Ils improvisent, ils se déguisent… Faudrait qu’on prenne de leurs nouvelles non ?

MOI. – Oui… mais qu’est-ce qu’on va pouvoir leur dire ?

ELLE. – Je sais pas, tu pourrais leur raconter une histoire du prince Kouhalindarapi.

MOI. – Ou de Rahan…

(Un temps)

ELLE. – Rahan c’est comme Antigone … Ils ont fini tous les deux en slip.

CHEZ LES WARHOL

16:13

MOI. – Qu’est-ce que tu fais ?

ELLE. – J’étouffe.

MOI. – Où ça ?

ELLE. – Dans les escaliers.

MOI. – Qu’est-ce que tu fais à étouffer dans les escaliers ? Viens donc dans le salon, tu serais mieux.

ELLE. – Je suis une sirène venue s’échouer devant ta porte.

MOI. – Une sirène ? Mais comment une sirène ?

ELLE. – Oui, une sirène. Je répète ma rencontre avec la mort.

MOI. – Tu veux mourir en sirène ? Quelle drôle d’idée. D’ordinaire les gens veulent mourir en martyr. Ou peinard, dans leur lit.

(Silence. Un temps)

MOI. – Je répéterai ma rencontre avec la mort demain. Aujourd’hui je suis motivé de rien. J’essaye juste de comprendre.

ELLE. – Tu essayes de comprendre quoi ?

MOI. – L’amplitude d’une phrase.

ELLE. – Laquelle ?

MOI. – « nos sociétés modernes se sont habituées à déléguer leur mort à d’autres, qu’elles considèrent comme inférieurs, quantités négligeables et disposables, dans le grand ordre des choses. »

ELLE. – Qui dit ça ?

MOI. – Achille Mbembe. Un philosophe Camerounais.

ELLE. – Personne ne lit les philosophes camerounais.

(Silence. Trois temps)

MOI. – Alors ton étouffement ?

ELLE. – Ça avance, ça avance. Avec ce que tu viens de me dire ça m’étouffe encore un peu plus.

MOI. – T’es où ?

ELLE. – Toujours dans les escaliers. Je suis presque à la porte. Dis moi encore d’autres trucs. Des trucs qui m’étouffent. Je suis sûre que je peux tenir. Atteindre la porte.

MOI. – Attends je cherche.

(Il cherche, fouille dans des lignes, des magazines, regarde son téléphone, puis recommence)

MOI. – Ah, ça y est, j’ai quelque chose.

ELLE. – Vas-y dis moi. Vite. Vite, je suis sur le palier.

MOI. – Ah ça y est, j’ai un truc, j’ai un truc, bouge pas je te dis, je te dis.

ELLE. – Vas-y dis moi. Dis moi.

MOI. – Un type a pris 135€ d’amende pour avoir acheter une décoloration pour cheveux.

ELLE. – Oh j’adore, continue, continue…c’était ou ?

MOI. – À Chartres.

ELLE. – À Chartres, OK. Dis m’en encore, dis m’en encore…

MOI. – Une autre s’est faite réprimander pour avoir acheté du soda. Du soda ! Tu te rends compte, tu n’as même plus droit d’acheter du soda !

ELLE. – Oh je sens que tu me tues, tu me tues, vas-y continue ! continue !

MOI. – Alors voilà, il semble qu’on ne puisse pas tout acheter.

ELLE. – Oui mais à Auchan ils vendent de tout. Même des trottinettes. Des paniers en osier. Alors comment on ne peut pas tout acheter ?

MOI. – Oui et bien tu n’as pas le droit. Que des produits de première nécessité ils disent. Et que dans des boutiques à proximité de chez toi.

ELLE. – Qui dit ça ?

MOI. – On ne sait pas. Un gendarme. Personne n’est au courant.

ELLE. – Mais il a bien une liste ce gendarme. Quelqu’un a bien fait une liste ?

MOI. – Non rien. Personne. Personne n’est au courant je te dis. « La première nécessité » est un concept à libre appréciation de l’acheteur et de la personne qui contrôle.

ELLE. – Ah je vois, c’est de la philosophie. Il y a un débat. Il convient que les deux parties s’entendent de ce qui est « une première nécessité » pour le ventre, les pieds, les cheveux, l’esprit, l’âme, les murs de ton salon. C’est ça ?

MOI. – Oui, c’est ça. Une controverse. On appelle ça une controverse. « La controverse de la première nécessité », pour être précis.

ELLE. – Je meurs, ça y est je meurs. Ton histoire me fait mourir. Encore un peu s’il te plaît. Dis m’en encore un peu, je suis à la porte, je vais y arriver. Je sais que je peux y arriver.

MOI. – Non, ça suffit. J’ai pas envie qu’on aille trop loin, que tu t’étouffes vraiment.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu te rends compte. J’etais une sirène. J’ai monté deux étages hors de l’eau et suis arrivée à la porte. Aucune sirène n’a jamais fait une si longue distance hors de l’eau.

MOI. – C’est normal, sans eau, une sirène ça meurt.

ELLE. – C’est pas le manque d’eau qui les tue. Je l’ai compris maintenant. C’est l’air extérieur qui est irrespirable. Comment peut-on survivre à autant de connerie ? D’où vient cette compétence. Personne ne peut faire une chose pareille.

MOI. – J’y arrive bien moi. Vous me faîtes rigoler. C’est aussi à vous les sirènes de faire un petit effort, vous êtes marrantes.

(Silence. Deux temps)

ELLE. – Tu fais la tête ?

MOI. – Non. Mais avoue que c’est rageant. Nous on se décarcasse pour tenir, pour rester en vie au milieu de la connerie ambiante et vous les sirènes, trois pas hors de l’eau et ça y est y a plus personne.

ELLE. – Après j’étais pas vraiment une sirène je te rappelle. Je répétais juste ma rencontre avec la mort comme on a dit hier. Je suis pas là pour me faire engueuler pour toutes les sirènes non plus.

MOI. – En attendant, c’est toi qui prends leur défense.

ELLE. – Je prends pas leur défense. J’explique juste pourquoi elle ne sortent jamais de l’eau.

(silence. Un temps)

ELLE. – J’explique. C’est tout.

(Silence. Durée indéterminée)

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer