JOUR 54

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où?

ELLE. – Je bois un café. On va partir. Ça y est. Demain, on sera à Coney Island

MOI. – …parce qu’on y est déjà.

( un temps)

MOI. – Tu crois qu’on va trouver? Qu’on va pouvoir y rester un peu?

ELLE. – D’après les comptes rendus de la Coney Island Society, Il y a un passage derrière chaque horizon. Ça dépend de quel coté on se trouve.

MOI. – Le principe de ré-enchantement se trouve au bout de la constante de Planck.

ELLE. – c’est-à dire?

MOI. -« Il n’est pas possible de faire une mesure de temps inférieure au chronon . En dessous, les événements sont considérés comme simultanés ». C’est exactement là que se trouve Coney Island. Tu savais que Max Planck faisait partie de la Coney Island Society ?

ELLE. – Comme Schrödinger, Einstein, Bohr, Heinsenberg, le Dr Manhattan et Rahan et d’autres encore.

(Silence. Ils prennent une boussole, un compas, un sextant, une carte marine de Christophe Colomb et le couteau de Rahan trouvé dans le Pif gadget d’avril 1989.)

ELLE. – Je peux prendre encore une fois ma voix de tragédienne?

MOI. – Vas-y.

Elle: Pour aller à Coney Island, il ne faut surtout pas vouloir aller à Coney Island. Il faut attendre. Rêver et attendre. Pour aller à Coney Island, il faut se tenir sous son ombre et dormir et attendre qu’un rêve arrive et se déploie, pareil au linge immaculé des jeunes communiantes. Pour aller à Coney Island, il faut aller ailleurs, dans les marges de l’existence, dans les interstices de la vie vécue. Et attendre qu’un singe énorme et gras, sorte de sa boite pour essorer son chagrin et partir chercher un autre linge, un autre chagrin. Il est inutile de vouloir se rendre à Coney Island lorsqu’on y est déjà.

(Un temps. Silence.)

ELLE. – 54 jours…

MOI. – Oui…

(Silence)

ELLE. – Comment peut-on remercier tous ces gens qui nous ont suivi?

MOI. -On jettera une bouteille à la mer. Elle arrivera demain.

CHEZ LES WARHOL

14:33

(Ca sonne. Mr Warhol va ouvrir)

MOI. – Bonjour Monsieur Pig.

VICTOR PIG. – Nous avons entendu du bruit. Nous nous sommes dit que nous pouvions vous dire un petit bonjour. Des semaines que nous n’avons vu personne. Nous sommes rentrés ce matin.

MOI. – Et bien vous voyez, nous sommes là. Nous confinons paisiblement.

VICTOR PIG. – Dans l’attente du fameux grand jour.

MOI. – Le grand changement. Déconfiner après sept semaines n’est pas chose si facile.

VICTOR PIG. – Le grand changement ? Vous plaisantez mon bon ami. Ne me dites pas que vous êtes aussi de ceux qui pensent qu’il va y avoir un grand changement.

MOI. – J’avoue que nous n’attendons rien. Mais il paraît que les choses vont changer quand même.

VICTOR PIG. – Mais non mon bon ami, mais non. Pour que les choses changent, encore faut-il avoir le temps de les penser. Nous n’avons plus le temps. Plus le temps.

(Silence. Un temps)

MOI. – Vous semblez avoir bonne mine. Ça fait plaisir à voir.

VICTOR PIG. – Écoutez, on se porte. On ne va pas se plaindre. Quelques frayeurs avec la bourse mais là tout semble repartir.

MOI. – Repartir ?

VICTOR PIG. – Les relations entre Washington et Pékin ne sont pas au beau fixe mais ils semblent s’entendre à peu près. Les marchés reprennent un peu confiance. Ça fait plaisir à voir.

MOI. – J’ai lu ça. J’appréhende un peu la crise qui va suivre.

VICTOR PIG. – Vous savez mon bon ami, les crises c’est juste de la navigation en haute mer. Avec une bonne embarcation tout tient le coup. Même avec des creux de trente mètres.

MOI. – Tout le monde n’a pas une bonne embarcation. Une barque, trente mètre c’est haut.

VICTOR PIG. – Écoutez mon bon ami, si vous n’avez pas une bonne embarcation , ne prenez pas la mer. Laissez naviguer les spécialistes.

(Silence. Un temps)

MOI. – Attendez, je vais lui dire que vous êtes là.

(Il laisse Victor et Élisabeth Pig sur le pas de la porte. Trois temps. Elle finit par arriver.)

ELLE. – Bonjour Madame Pig. Vous avez bonne mine. Vous ne portez pas de masque ?

ELISABETH PIG. – Pas besoin. Les masques, nous laissons cela au personnel soignant. Ils font un travail remarquable. Remarquable. Avec mon mari nous sommes immunisés.

ELLE. – Immunisés ? Vraiment ?

ELISABETH PIG . – Façon de parler. Non vraiment, on ne va pas se plaindre.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Nous sommes rentrés ce matin.

ELLE. – Rentrés ?

ELISABETH Pig. – Oui. Nous sommes allés confiner dans notre résidence secondaire à la Baule.

ELLE. – Vous avez une maison à la Baule ?

ELISABETH PIG. – Au départ nous avions penser rejoindre notre ryad à Marakech. Puis finalement on s’est ravisé. S’il était arrivé quelque chose. Vous savez, dans ces pays faut pas tomber malade. Mieux vaut être soigné en France. Il paraît que dans le grand sud marocain, ils font de l’urothérapie. Avec de la pisse de chameaux, vous vous rendez compte ? De la pisse de chameaux. Non merci.

(Silence. Un temps)

ÉLISABETH PIG. – En revanche, en Afrique sub saharienne c’est là que l’ingéniosité commence. Nous avons vu cette émission, ils faisaient des masques avec des pains à burger. Deux ficelles et le tour était joué. Il nous survivrons. Vous verrez qu’ils nous survivrons.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Nous avions pensé aller confiner à New York. Chez notre fille. Elle a un magnifique appartement dans downtown. Avec une piscine en rooftop. On aurait pu être bien. Mais tout le trafic aérien a été interrompu. Ils exagèrent. Ce confinement est d’une aberration.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Finalement nous nous sommes rabattus dans notre maison à la Baule. Une maison de famille. Nous n’y allons jamais.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Finalement ce virus nous aura permis de prendre quelques vacances. Un mal pour un bien. C’est comme ça que marche le monde. Finalement ils ont raison avec leur yangue yangue.

ELLE. – Le quoi ?

ELISABETH PIG. – Leur Yangue Yangue. Vous savez, leur rond. Blanc et noir. Y’a pas à dire. Ils nous en font voir ces jaunes. On a beau dire. Ils sont pas cons mais ils sont quand même pas comme nous. Les jaunes j’vous jure. Ils payent. Ils payent.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Nous y avons vécu tantôt.

ELLE. – Où ça ?

ELISABETH PIG. – Chez les jaunes. Fut un temps où mon mari faisait de la négoce avec eux. Efficaces…Roublards mais bougrement efficaces. Oh non je vous jure. Vraiment ils payent les jaunes. Vous verrez qu’ils finiront par nous tuer.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Et vous alors ? Racontez nous un peu. Ce confinement ?

ELLE. – Ça s’est bien passé. Épuisant mais lui et moi en sortons, disons…transformés.

ELISABETH PIG. – Épuisés ? Ah cette jeunesse qui parvient à s’épuiser à ne rien faire.

ELLE. – Nous n’avons pas rien fait. Nous avons tenu une chronique. Appris à cuisiner. Découvert nos voisins et sympathisé avec un héron.

VICTOR PIG. – Une chronique ?

ELLE. – Nous avons observé ce qui se passait. Nous en avons fait un rapport quotidien. Comme une bouteille qu’on lance à la mer.

ÉLISABETH PIG. – En fait, vous vous êtes amusés.

ELLE. – Si on veut. On peut le dire comme ça. De toute FAÇON, il s’amuse toujours et de tout.

VICTOR PIG. – Vous savez ma petite, je vais me permettre un conseil. Vous les jeunes vous ne savez plus écouter les conseils, alors écoutez moi bien

ELLE. – Je vous écoute.

VICTOR PIG. – Dans un cas pareil… la seule chose à faire, c’est de rester à l’affût pour comprendre comment en tirer profit. C’est animal cette sensation. C’est dans la truffe. Dans le flair que ça passe. Le bon coup, si on est attentif, se sent à des kilomètres. Des bombes tombent sur une ville, investissez sur le béton.

(Silence. Un temps)

VICTOR PIG. – Vous savez, c’est pas Jules Verne qui a fait décoller la fusée. C’est celui qui l’a financé. Investissez dans les masques. Dans un an revendez tout.

ELLE. – Ah bon, vous voulez faire décoller des fusées Monsieur Pig ?

VICTOR PIG. – Une expression. C’est une expression.

(Silence. Deux temps)

ELISABETH PIG. – Bien, nous allons vous laisser. Venez manger dans la semaine.

ELLE. – C’est très gentil à vous mais nous partons demain.

ELISABETH PIG. – Demain ? Où donc ? C’est pas lundi le déconfinement ?

ELLE. – À Coney Island.

ELISABETH PIG. – À Coney Island ! Fallait le dire tout de suite. On va appeler notre fille. Vous n’allez pas vous encombrer avec un hôtel. Vous verrez. Et la piscine rooftop. Vous verrez. Dans downtown. À côté de tout. C’est simple. À côté de tout. Coney Island chéri. T’entends ?

ELLE. C’est très gentil Madame Pig mais c’est pas celui là.

ELISABETH PIG. – Pas celui là ? Comment pas celui là ? Il y a un autre Coney Island ?

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Et bien, bon voyage. Venez manger à votre retour.

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