JOUR 50

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où

ELLE. – Je cherche une entrée.

MOI. – Une entrée pour quoi ?

ELLE. – On doit être parti dans 6 jours. Pour le 11. On l’a dit. C’est une promesse.

MOI. – C’est vrai qu’on l’a dit. C’est symbolique. C’est comme ça. 50 jours. Ça sonne bien je trouve 50 jours. Faut savoir partir comme disait Mathusalem.

( Un temps)

ELLE. – Faut trouver une entrée pour Coney Island. Faut pas rater le coche.

MOI. – Ha non ! faudra pas rater le coche.

ELLE. –Et s’il y a une deuxième vague qu’est ce qu’on fait ?

MOI. – On reviendra et on attendra, pareil, en remuant de l’air avec nos petits bras. En déplaçant des meubles, en dessinant… et tout le toutim.

(Un temps)

ELLE. – Et le Prince ? Qu’est-ce qu’on fait avec ses histoires?

MOI. – Faudra que je raconte sa mort quand même. « La fin de Kouhalindarapi ». J’aimerai bien que ce soit triste et marrant à la fois. Un truc poignant mais grotesque… un peu comme… comme de marcher dans une bouse pendant un enterrement.

(Un temps)

ELLE. – Mais… mais pourquoi il y aurait une bouse dans un cimetière ?

MOI. – Parce que c’est l’enterrement d’une vache.

( Un temps)

ELLE.- Il est tard. Je cherche une entrée et je vais me coucher. Je la trouverai en rêvant. On trouve tout en rêvant et puis on oublie où sa se trouve.

MOI. – Nous sommes des écureuils.

ELLE. – Rahan voyait souvent Crao dans ses rêves. Il lui donnait des conseils. Et ensuite il trouvait l’idée en se réveillant. Et il disait un truc du genre « Les hommes dans leur sommeil travaillent fraternellement au devenir du monde. »

Moi. – C’est Héraclite ça.

Elle. – Je préfère quand c’est Rahan qui le dit. C’est ça le ré-enchantement.

CHEZ LES WARHOL

15:00

ELLE. – Cinquante jours ! Ça fait cinquante jours ! Tu te rends compte !

MOI. – Crie pas si fort, tu vas réveiller quelqu’un.

ELLE. – Il est 15h, on ne réveille personne à 15h.

MOI. – Quand il n’y a plus de jour, quand le jour cinquante est aussi le premier jour, il n’y a plus d’heure non plus. Ainsi tu peux réveiller quelqu’un à n’importe quelle heure.

ELLE. – Tu crois que les Almodovar sont entrain de dormir ? Et la voisine qui passe ses journées à fumer par sa fenêtre, tu crois qu’elle dort elle aussi ?

MOI. – Je ne sais pas. On ne la voit plus. Elle n’ouvre même plus ses volets.

ELLE. – Elle ne doit pas dormir.

MOI. – Comment tu sais ?

ELLE. – Personne ne peut dormir avec la radio à fond comme ça. Personne.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Bon, n’empêche que 50 jours c’est pas rien. C’est ma première performance et elle dure depuis cinquante jours.

MOI. – On est au delà de la performance.

ELLE. – Ah bon, on est où ?

MOI. – Au-delà de nulle part. Dans l’offrande.

ELLE. – Il paraît qu’au delà de nulle part est l’endroit des offrandes perpétuelles. L’endroit où se cachent tous les dieux.

MOI. – Oui. Même des dieux qu’on ne connaît pas. Des dieux pas encore nés.

ELLE. – Mais alors, on offre à qui ?

MOI. – Une offrande c’est une offrande. Il ne faut pas confondre avec un cadeau. Une offrande tu la poses, comme ça, et celui qui veut la ramasse.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu crois que les dieux s’enfantent eux mêmes ?

MOI. – Non.

ELLE. – Alors qui les créent ?

MOI. – Les rêves.

ELLE. – C’est quoi un rêve ?

MOI. – Je ne sais pas.

ELLE. – Sans doute un éclair de lucidité.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu crois que nous sommes un rêve nous aussi ?

MOI. – Je pense. Un rêve qui s’abîme dans un trou noir.

ELLE. – Mais les trous noirs alors ?

MOI. – Le sommeil profond. Je ne vois que ça. Nous naviguons dans les rêves d’un dément. Où dans celui de Calderon.

ELLE. – Tu veux dire, le rêve d’un petit voyou rentré dans les ordres ?

(Silence. Un temps)

ELLE. – Au delà de nulle part c’est loin.

MOI. – Oui. C’est au-delà de l’utopie.

ELLE. – C’est Coney Island ?

MOI. – Pour s’échapper des dystopies, il faut se projeter au delà de nulle part. Se perdre, part delà les utopies. Retrouver l’endroit où se cachent tous les dieux. Ce serait Coney Island que ça ne m’étonnerait pas.

ELLE. – Tu crois que nous vivons dans une dystopie ? Un de ces vieux romans de SF remachés.

MOI. – Je ne crois plus en rien. Je contemple. Et c’est beau.

ELLE. – Mais quand même, tu pourrais me dire.

MOI. – Alors, disons que si on y est pas, on en prend la route. Sans nous en rendre compte. Grain de sable après grain de sable.

ELLE. – Alors c’est l’histoire de la grenouille dans la casserole.

MOI. – La grenouille dans la casserole ?

ELLE. – Oui. Tu plonges une grenouille dans une casserole et tu mets l’eau à bouillir. L’eau chauffe progressivement. Au début la grenouille ne sent rien. Elle endure chaque degré supplémentaire sans bouger. Puis vient ce moment où elle réalise que quelque chose ne tourne pas rond mais il est trop tard pour réagir.

MOI. – Et il se passe quoi alors ?

ELLE. – Elle explose.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu crois qu’on va exploser ?

MOI. – Oui mais pas tout de suite. Plus tard.

ELLE. – Comment plus tard ?

MOI. – Oui, c’est notre destin d’exploser. De prendre des objets célestes qui percutent la planète et effacent tout. Le destin de toute étoile d’imploser, de tout système solaire de finir absorbé par le sommeil profond.

ELLE. – Je crois que le confinement va devenir l’état naturel du monde. Quand c’est pour leur bien, les hommes acceptent tout. Cette persistance à vouloir vivre coûte que coûte, sous n’importe quelle condition.

MOI. – Tu crois ?

(Silence. Un temps)

ELLE. – J’ai vu au Mexique il y a la Santa Muerte. Un culte qui vénère la mort. Qui apprend à ne plus avoir peur de la mort. Pourquoi craint-on la mort finalement ?

MOI. – Parce que si on ne la craignait pas, le jeu deviendrait trop facile. Et puis, dans un monde d’homme, les femmes de pouvoir font peur.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Les couleurs s’estompent. Je ne vois plus ni la cabane, ni ton âme.

MOI. – Tu vois quoi ?

ELLE. – Un souvenir en noir et blanc. Une photo de mariage.

MOI. – Qui nous a marié comme ça, sans nous prévenir ?

ELLE. – C’est le jour cinquante.

MOI. – Sans nous laisser le temps d’envoyer des faire part ? D’organiser une cagnotte pour payer la lune de miel ?

ELLE. – Je sais pas. Faut demander au jour 50.

MOI. – Autant dire le premier.

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