Jour 49

CHEZ LES WARHOL

13:33

ELLE. – C’est quel jour ?

MOI. – L’heure du quarante neuvième jour.

ELLE. – Il ressemble au premier.

MOI. – C’est normal. Dans le nouveau monde, le quarante-neuvieme et le premier c’est la même chose.

ELLE. – Un long dimanche ou un long lundi selon nos préférences.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Je n’aurais jamais pensé être aussi bien.

MOI. – Comment ?

ELLE. – En ne vivant qu’un seul et même jour, pendant quarante-neuf jours.

MOI. – Oui. Une sorte de « True man show » où la moitié de l’humanité jouerait une des variations d’un même personnage.

ELLE. – Et pourtant, chez moi quelque chose à changé. Je le sens.

MOI. – Ah oui, quoi ? Ça m’intéresse. Chez moi aussi quelque chose a changé.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Je ne sais pas. Le format. C’est le format de la vie qui a changé.

MOI. – Le format ? Comment le format ?

ELLE. – Oui, le format. L’impression qu’avant ma vie était une sorte de roman photo. Une sorte de film que je regardais défiler sans prendre vraiment les choses en main.

MOI. – Et c’est devenu quoi ?

ELLE. – Je sais pas. Ça a changé. Subtilement. Je sens.

(Silence. Un temps)

ELLE. – En même temps, je ne sais pas si je vais tenir jusqu’au 11.

MOI. – Encore 6 jours. C’est rien 6 jours.

ELLE. – Et à la fois déconfiner me fait peur.

MOI. – De quoi as-tu peur ?

ELLE. – J’ai peur du bruit. Je me suis habituée à ce calme. À ce monde sans voiture. Sans brouhaha.

(Silence. Un temps)

MOI. – Ça tient de l’alpinisme ce confinement. Les derniers 100m sont les plus difficiles à grimper. À la fois on a hâte d’arriver au sommet et en même on voudrait rester comme ça, à contempler le paysage.

ELLE. – On escalade la face interne de l’âme. Escalader son âme c’est toujours très délicat.

MOI. – C’est la seule discipline où tu escalade dos à la paroi. Le regard rivé sur le vide. Ou le trop plein, selon.

ELLE. – C’est vrai. Drôle de façon de grimper. Moi j’adore. En tout cas bien plus que l’escalade traditionnelle. Et encore, quand c’est à l’extérieur en plein été c’est sympa mais en salle, non merci. Quitte à grimper à l’intérieur, je préfère encore me retourner et escalader mon âme.

MOI. – Le problème avec ce type d’escalade, c’est le présupposé sur lequel il repose. Si finalement il n’y a pas d’âme, tu tombes de haut.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Elle se voit pourtant. Alors comment dire qu’elle n’existe pas.

MOI. – Quoi se voit ?

ELLE. – L’âme ?

MOI. – Mais non elle ne se voit pas. Personne ne l’a jamais vue.

ELLE. – Si. Dans ce qu’on fait. C’est là que l’âme se manifeste.

(Silence. Un temps)

MOI. – Alors, que vois-tu aujourd’hui ? Elle est comment notre âme ?

ELLE. – Je vois qu’elle est nue et innocente à côté d’une cabane fragile.

MOI. – Ah bon ? Et nous alors, on fait quoi ? On est comment ?

ELLE. – On est démuni. On tire une drôle de tête. L’effet du choc sans doute.

MOI. – Comment démunis ?

ELLE. – Oui, démunis. À poil si tu préfères mais on est bien.

MOI. – Être à poil ce n’est pas être démuni.

ELLE. – C’est quoi alors ?

MOI. – C’est être habillé de l’intérieur. Etre nu c’est dévoiler la vraie parure de l’âme.

ELLE. – Et ensuite ?

MOI. – C’est la déshabiller elle aussi.

(Silence. Un temps)

ELLE. – C’est ça que j’ai vu près de la cabane.

MOI. – Que tu as vu quoi ?

ELLE. – La franchise fragile et grotesque de l’âme.

CHEZ LES ALMODOVAR

ELLE. – Devant une affiche.

MOI. – On dirait du Warhol sans être du Warhol. Je parle pas des Warhol, mais de Andy, L’autre Warhol.

ELLE. – Y a des couleurs. C’est presque joyeux. On dirait une pub pour une nouvelle attraction Disney.

MOI. – Qui aurait pensé qu’on finirait par porter des masques ?

ELLE. – Un tas de gens qu’on n’a pas écouté. Et qu’on n’écoutera jamais. On a un drôle de rapport au bonheur quand même. C’est un peu Bip Bip qui court après le coyote. On ne le rattrapera jamais.

MOI. – Il est fini le temps des franches embrassades. Des baisers de Mamie à l’italienne. Bien sonores. Des bises que l’on faisait, transi au lycée, à la fille dont on était secrètement amoureux et qui constituait le seul contact physique avec son fantasme. Il est fini le temps où l’on prenait sa cuillère pour faire gouter sa glace à quelqu’un d’autre. Les embrassades folles aux résultats du bac. Le premier baiser sur le pas de porte. Les baisers sur le cou des bébés pour les faire rire. Les enfants qui tirent la langue et s’échangent leurs sucettes qui piquent. Le bisou magique sur la petite blessure. Les verres que l’on partage. La bouteille que l’on se passe pour boire au goulot.

ELLE. – Déjà que les corps c’était pas la fête, alors maintenant il va falloir faire un test avant de s’embrasser. Toucher un corps va devenir la folle expérience du danger. Je pourrais rester un siècle comme ça avec mon panneau Free Hugs, il ne se passera plus rien. D’ailleurs, c’est un peu con comme idée. Des câlins gratuits. Evidemment qu’il sont gratuits sinon ça n’a pas de sens.

(un temps. Un homme arrive. Elle se tourne vers l’homme.)

ELLE. – Vous croyez que ça va arriver ? Qu’on va finir par l’attraper le coyote ?

LUI. – Je crois oui. Ce qu’il faut juste comprendre c’est que pour attraper Bip-Bip, il ne faut pas lui tendre des pièges, il ne faut pas lui courir après. Il faut l’apprivoiser. L’attendre. Et il viendra.

MOI. – C’est quoi cette pancarte que vous avez ?

LUI. –Un truc que m’a donné un vieux.

ELLE. – Y a quoi écrit dessus ?

LUI. – BE PATIENT.

MOI. – Qu’est-ce que ça veut dire ?

LUI. – Je sais pas.

ELLE. – Je sais pas non plus.

LUI – Qu’est-ce qu’on fait ?

MOI. – On attend Bip-Bip. On patiente. Le monde va recommencer à tourner et les humains vont recommencer à nous décevoir.

(Un temps. Ils attendent.)

ELLE. – Si Shakespeare avait rencontré le coyote, il lui aurait dit : « Qu’ils sont pauvres, ceux qui n’ont pas de patience ! »

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