JOUR 47

CHEZ LES ALMODOVAR

ELLE. – Sur le Dance Floor ! Mais il n’y a personne. Va falloir s’habituer. Tout ce qui nous amusait est devenu un No man’s land de distanciation sociale.
MOI. – C’est le début de la soirée sur terre. Ça me rappelle, tu sais, quand tu arrivais trop tôt à une soirée et qu’il n’y avait personne, dans un bar, dans une boite. Il y avait de l’écho lorsque tu parlais et le barman qui n’avait rien d’autre à faire que passer les chiffons sur les bouteilles. Quand tu remarquais qu’il n’y avait rien de plus cheap que les lumières de couleurs qui éclairaient le sol alors que c’est fait pour se poser sur des corps et des visages. C’est fait pour marquer les sourire de ceux qui ont gobé et la tristesse de ceux qui n’ont pas chopé. Ce moment où tu avais le temps de détailler le décor en toc. Les dorures bon marché. Les points de rouilles au coin de la table. Le sol abimé. Ce moment où tu avais le temps de te dire qu’il faut une sacrée dose de lose pour se rassembler dans des endroits fermés avec du bruit et de la sueur. Mais maintenant c’est fini. Avec la distanciation sociale je me demande même s’il va y avoir encore des bagarres. (Un temps)
ELLE. – C’est étrange comme dénomination distanciation sociale. C’est le bourgeois qui change de trottoir lorsqu’il croise un clodo… c’est la politesse que l’on pratique face à quelqu’un qu’on n’aime pas… c’est se reculer quand le déodorant du gars dans le métro est trop fort… C’est la mauvaise haleine… la peur… la suspicion… En fait, ça fait longtemps qu’on la pratique sans le savoir, la distanciation sociale. Sauf que c’est la première fois qu’on la vit tous. Cette étrange façon de se tenir à bonne distance… On croirait des mini castes qui ne doivent surtout pas se mélanger. C’est n’importe quoi
(un temps) ELLE. – En parlant de n’importe quoi, j’ai vu un article où il est dit que sur l’application Tiktok…
MOI. – c’est quoi ça ?

ELLE. – Une appli où l’on poste des petites vidéos d’après ce que je sais… et donc le nouveau challenge sur Tiktok c’est de se filmer en train de se pisser dessus.
MOI. Comment ça ?
ELLE. Ben, comment ça, rien… les gens se filment en train de se pisser dans le pantalon.
MOI. – Mais…

ELLE. – Il n’y a pas de mais. Il n’y a rien à comprendre. Il y a des gens qui grimpent l’Everest, inventent des trucs, partent sur Mars, vont chercher leur Nobel et d’autres qui se pissent dessus.
MOI. – l’humanité est un grand écart.
( Un temps)
ELLE.- Je vais ouvrir les volets. Les Warhol vont pouvoir entendre les Bitches Cover.
( Elle ouvre les volets. La lumière entre. La musique sort.)
MOI. – Mais, quand tu dis :  « ils se pissent dans le pantalon. » c’est vraiment ils se pissent dans le pantalon ?
ELLE. – Exactement.
( Un temps)
MOI. – la prochaine étape me fait craindre le pire.

CHEZ LES WARHOL

20:00

ELLE. – Ça y est.

MOI. – Quoi ?

ELLE. – La fête commence.

MOI. – Pourquoi elle commencerait maintenant ?

ELLE. – C’est samedi.

MOI. – Je préfère la fête du vendredi. Ou encore la fête impromptue, imprévue, ininterrompue. La fête du samedi m’emmerde. C’est d’un convenu.

ELLE. – Moi aussi elle m’emmerde mais on a pas le choix. Alors fait un effort.

MOI. – On a toujours le choix.

ELLE. – Pas toujours non. Pour la fête du samedi, tu vois bien qu’on ne l’a pas. C’est la tradition. C’est le w.e et le w.e c’est la fête.

MOI. – C’est vrai. En même temps pour les juifs c’est Shabath. C’est bien aussi, la fête du rien.

ELLE. – Ah non, c’était déjà le 1er mai hier, on va pas remettre ça.

(Silence. Un temps)

MOI. – Alors, on fait quoi ?

ELLE. – La fièvre ?

MOI. – Ah non, certainement pas. Trop Covid comme ambiance. Et puis, depuis que John Travolta fait partie de la scientologie, la fièvre et moi, je sais pas… c’est plus pareil.

ELLE. – J’ai pas d’idée. La fête, comme ça, loin des gens, ça sert à rien. Et puis les masques, et puis les distances de sécurité. Tout ça, ça a foutu la fête en l’air.

MOI. – C’est vrai. Et si on faisait une fête où on en a rien à foutre de tout ça.

ELLE. – Tu crois ? C’est peut-être pas raisonnable.

MOI. – Ah bein maintenant, si on doit faire la fête en étant raisonnable, c’est la fin de tout.

(Silence. Un temps)

MOI. – En même temps, je suis passé dans la rue tout à l’heure et tout le monde était dehors.

ELLE. – Où ça ?

MOI. – Rue St Nicolas.

ELLE. – Oui mais là c’est normal.

MOI. – Pourquoi là c’est normal ?

ELLE. – C’est ramadan. T’es confiné, tu manges pas de la journée, arrive un moment tu ne peux pas en demander trop aux gens. Pendant le ramadan, Covid ou pas Covid, dans les quartiers arabes c’est la fête du slip.

MOI. – J’adore le concept.

ELLE. – De quoi ?

MOI. – La fête du slip. C’est ça qu’il faut faire. La fête du slip. C’est la fête du slip généralisée de toute façon.

ELLE. – Comment ça ?

MOI. – Bein tu vois pas ? C’est quand même le grand n’importe quoi. Tout part en chenille sur cette planète. C’est la fête du slip j’te dis. La seule fête autorisée.

ELLE. – On a qu’à faire ça alors. Y a bien la fête des fraises, de la soupe, des jonquilles et des topinambours, pourquoi pas la fête du slip. On a qu’à organiser une immense fête du slip.

MOI. – Mais comment. On ne peut pas sortir, tu veux qu’on l’organise comment ta fête du slip.

ELLE. – On a qu’à la faire sur Facebook.

MOI. – Sur Facebook ? Comment sur Facebook ? T’as de ces idées.

ELLE. – Mais non, des idées de rien du tout. Une bonne fête, on se met à poil, sinon c’est pas une fête.

MOI. – À poil !

ELLE. – Oui, à poil. T’as jamais été à une fête du slip ou bien ?

MOI. – À dire vrai jamais. Ma vie est une grande fête du slip, j’ai jamais trop senti que je devais en rajouter. En revanche j’ai souvent été à poil. C’est peut-être connecté.

ELLE. – Très certainement. Alors mon idée c’est, on met le dernier Bitches Cover à fond…

MOI. – Continue je te suis…

ELLE. – On se fout à poil…

MOI. – Jusque là facile.

ELLE. – On brandit notre slip comme un trophée…

MOI. – Et si on porte un caleçon, un boxer…je sais pas…un string.

ELLE. – Pas de problème. La fête du slip, c’est pas comme ça. C’est inclusif. Tout le monde est le bienvenu. Les string, les caleçon, les chaussettes.

MOI. – Les fêtes que je préfère. Du bon son, pas discriminations. Tout le monde peace, peinard, à poil. Parfait. Ensuite ?

ELLE. – Et bein on balance sur Facebook. On organise la plus grande fête du slip du samedi soir de confinement, jamais réalisée .

(Silence. Un temps)

MOI. – OK. Mais comment on sait que les autres font la fête avec nous ?

ELLE. – Je sais pas. Ils ont cas nous envoyer une image. Une image à poil avec leur slip en trophée.

MOI. – OK, je vois, je vois. En fait c’est une performance. On organise la performance de « la fête du slip du samedi soir de confinement ». C’est ça ?

ELLE. – C’est ça oui. C’est la fête du slip. La fête où on est heureux.

(Silence. Un temps)

MOI. – OK c’est parti.

(Silence. Deux temps)

MOI. – On est d’accord, c’est la fête du slip ? C’est bien ça ? La fête du slip ?

ELLE. – La fête du slip.

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