JOUR 55

LES WARHOL & LES ALMODOVAR

Les Warhol et les Almodovar sont à Coney Island. STOP. Les Warhol et les Almodovar sont chez eux. STOP. Ils sont du bon coté de l’horizon. STOP. C’est à dire de l’autre coté. STOP. Ils regardent la MER. STOP. Apaisés, ils vous remercient tendrement de les avoir accompagné. STOP. Fin de communication. STOP. KOST.STOP.

JOUR 54

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où?

ELLE. – Je bois un café. On va partir. Ça y est. Demain, on sera à Coney Island

MOI. – …parce qu’on y est déjà.

( un temps)

MOI. – Tu crois qu’on va trouver? Qu’on va pouvoir y rester un peu?

ELLE. – D’après les comptes rendus de la Coney Island Society, Il y a un passage derrière chaque horizon. Ça dépend de quel coté on se trouve.

MOI. – Le principe de ré-enchantement se trouve au bout de la constante de Planck.

ELLE. – c’est-à dire?

MOI. -« Il n’est pas possible de faire une mesure de temps inférieure au chronon . En dessous, les événements sont considérés comme simultanés ». C’est exactement là que se trouve Coney Island. Tu savais que Max Planck faisait partie de la Coney Island Society ?

ELLE. – Comme Schrödinger, Einstein, Bohr, Heinsenberg, le Dr Manhattan et Rahan et d’autres encore.

(Silence. Ils prennent une boussole, un compas, un sextant, une carte marine de Christophe Colomb et le couteau de Rahan trouvé dans le Pif gadget d’avril 1989.)

ELLE. – Je peux prendre encore une fois ma voix de tragédienne?

MOI. – Vas-y.

Elle: Pour aller à Coney Island, il ne faut surtout pas vouloir aller à Coney Island. Il faut attendre. Rêver et attendre. Pour aller à Coney Island, il faut se tenir sous son ombre et dormir et attendre qu’un rêve arrive et se déploie, pareil au linge immaculé des jeunes communiantes. Pour aller à Coney Island, il faut aller ailleurs, dans les marges de l’existence, dans les interstices de la vie vécue. Et attendre qu’un singe énorme et gras, sorte de sa boite pour essorer son chagrin et partir chercher un autre linge, un autre chagrin. Il est inutile de vouloir se rendre à Coney Island lorsqu’on y est déjà.

(Un temps. Silence.)

ELLE. – 54 jours…

MOI. – Oui…

(Silence)

ELLE. – Comment peut-on remercier tous ces gens qui nous ont suivi?

MOI. -On jettera une bouteille à la mer. Elle arrivera demain.

CHEZ LES WARHOL

14:33

(Ca sonne. Mr Warhol va ouvrir)

MOI. – Bonjour Monsieur Pig.

VICTOR PIG. – Nous avons entendu du bruit. Nous nous sommes dit que nous pouvions vous dire un petit bonjour. Des semaines que nous n’avons vu personne. Nous sommes rentrés ce matin.

MOI. – Et bien vous voyez, nous sommes là. Nous confinons paisiblement.

VICTOR PIG. – Dans l’attente du fameux grand jour.

MOI. – Le grand changement. Déconfiner après sept semaines n’est pas chose si facile.

VICTOR PIG. – Le grand changement ? Vous plaisantez mon bon ami. Ne me dites pas que vous êtes aussi de ceux qui pensent qu’il va y avoir un grand changement.

MOI. – J’avoue que nous n’attendons rien. Mais il paraît que les choses vont changer quand même.

VICTOR PIG. – Mais non mon bon ami, mais non. Pour que les choses changent, encore faut-il avoir le temps de les penser. Nous n’avons plus le temps. Plus le temps.

(Silence. Un temps)

MOI. – Vous semblez avoir bonne mine. Ça fait plaisir à voir.

VICTOR PIG. – Écoutez, on se porte. On ne va pas se plaindre. Quelques frayeurs avec la bourse mais là tout semble repartir.

MOI. – Repartir ?

VICTOR PIG. – Les relations entre Washington et Pékin ne sont pas au beau fixe mais ils semblent s’entendre à peu près. Les marchés reprennent un peu confiance. Ça fait plaisir à voir.

MOI. – J’ai lu ça. J’appréhende un peu la crise qui va suivre.

VICTOR PIG. – Vous savez mon bon ami, les crises c’est juste de la navigation en haute mer. Avec une bonne embarcation tout tient le coup. Même avec des creux de trente mètres.

MOI. – Tout le monde n’a pas une bonne embarcation. Une barque, trente mètre c’est haut.

VICTOR PIG. – Écoutez mon bon ami, si vous n’avez pas une bonne embarcation , ne prenez pas la mer. Laissez naviguer les spécialistes.

(Silence. Un temps)

MOI. – Attendez, je vais lui dire que vous êtes là.

(Il laisse Victor et Élisabeth Pig sur le pas de la porte. Trois temps. Elle finit par arriver.)

ELLE. – Bonjour Madame Pig. Vous avez bonne mine. Vous ne portez pas de masque ?

ELISABETH PIG. – Pas besoin. Les masques, nous laissons cela au personnel soignant. Ils font un travail remarquable. Remarquable. Avec mon mari nous sommes immunisés.

ELLE. – Immunisés ? Vraiment ?

ELISABETH PIG . – Façon de parler. Non vraiment, on ne va pas se plaindre.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Nous sommes rentrés ce matin.

ELLE. – Rentrés ?

ELISABETH Pig. – Oui. Nous sommes allés confiner dans notre résidence secondaire à la Baule.

ELLE. – Vous avez une maison à la Baule ?

ELISABETH PIG. – Au départ nous avions penser rejoindre notre ryad à Marakech. Puis finalement on s’est ravisé. S’il était arrivé quelque chose. Vous savez, dans ces pays faut pas tomber malade. Mieux vaut être soigné en France. Il paraît que dans le grand sud marocain, ils font de l’urothérapie. Avec de la pisse de chameaux, vous vous rendez compte ? De la pisse de chameaux. Non merci.

(Silence. Un temps)

ÉLISABETH PIG. – En revanche, en Afrique sub saharienne c’est là que l’ingéniosité commence. Nous avons vu cette émission, ils faisaient des masques avec des pains à burger. Deux ficelles et le tour était joué. Il nous survivrons. Vous verrez qu’ils nous survivrons.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Nous avions pensé aller confiner à New York. Chez notre fille. Elle a un magnifique appartement dans downtown. Avec une piscine en rooftop. On aurait pu être bien. Mais tout le trafic aérien a été interrompu. Ils exagèrent. Ce confinement est d’une aberration.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Finalement nous nous sommes rabattus dans notre maison à la Baule. Une maison de famille. Nous n’y allons jamais.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Finalement ce virus nous aura permis de prendre quelques vacances. Un mal pour un bien. C’est comme ça que marche le monde. Finalement ils ont raison avec leur yangue yangue.

ELLE. – Le quoi ?

ELISABETH PIG. – Leur Yangue Yangue. Vous savez, leur rond. Blanc et noir. Y’a pas à dire. Ils nous en font voir ces jaunes. On a beau dire. Ils sont pas cons mais ils sont quand même pas comme nous. Les jaunes j’vous jure. Ils payent. Ils payent.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Nous y avons vécu tantôt.

ELLE. – Où ça ?

ELISABETH PIG. – Chez les jaunes. Fut un temps où mon mari faisait de la négoce avec eux. Efficaces…Roublards mais bougrement efficaces. Oh non je vous jure. Vraiment ils payent les jaunes. Vous verrez qu’ils finiront par nous tuer.

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Et vous alors ? Racontez nous un peu. Ce confinement ?

ELLE. – Ça s’est bien passé. Épuisant mais lui et moi en sortons, disons…transformés.

ELISABETH PIG. – Épuisés ? Ah cette jeunesse qui parvient à s’épuiser à ne rien faire.

ELLE. – Nous n’avons pas rien fait. Nous avons tenu une chronique. Appris à cuisiner. Découvert nos voisins et sympathisé avec un héron.

VICTOR PIG. – Une chronique ?

ELLE. – Nous avons observé ce qui se passait. Nous en avons fait un rapport quotidien. Comme une bouteille qu’on lance à la mer.

ÉLISABETH PIG. – En fait, vous vous êtes amusés.

ELLE. – Si on veut. On peut le dire comme ça. De toute FAÇON, il s’amuse toujours et de tout.

VICTOR PIG. – Vous savez ma petite, je vais me permettre un conseil. Vous les jeunes vous ne savez plus écouter les conseils, alors écoutez moi bien

ELLE. – Je vous écoute.

VICTOR PIG. – Dans un cas pareil… la seule chose à faire, c’est de rester à l’affût pour comprendre comment en tirer profit. C’est animal cette sensation. C’est dans la truffe. Dans le flair que ça passe. Le bon coup, si on est attentif, se sent à des kilomètres. Des bombes tombent sur une ville, investissez sur le béton.

(Silence. Un temps)

VICTOR PIG. – Vous savez, c’est pas Jules Verne qui a fait décoller la fusée. C’est celui qui l’a financé. Investissez dans les masques. Dans un an revendez tout.

ELLE. – Ah bon, vous voulez faire décoller des fusées Monsieur Pig ?

VICTOR PIG. – Une expression. C’est une expression.

(Silence. Deux temps)

ELISABETH PIG. – Bien, nous allons vous laisser. Venez manger dans la semaine.

ELLE. – C’est très gentil à vous mais nous partons demain.

ELISABETH PIG. – Demain ? Où donc ? C’est pas lundi le déconfinement ?

ELLE. – À Coney Island.

ELISABETH PIG. – À Coney Island ! Fallait le dire tout de suite. On va appeler notre fille. Vous n’allez pas vous encombrer avec un hôtel. Vous verrez. Et la piscine rooftop. Vous verrez. Dans downtown. À côté de tout. C’est simple. À côté de tout. Coney Island chéri. T’entends ?

ELLE. C’est très gentil Madame Pig mais c’est pas celui là.

ELISABETH PIG. – Pas celui là ? Comment pas celui là ? Il y a un autre Coney Island ?

(Silence. Un temps)

ELISABETH PIG. – Et bien, bon voyage. Venez manger à votre retour.

JOUR 53

CHEZ LES WARHOL

18:30

ELLE. – Tu vas rester ?

LE HÉRON. – Je ne sais pas encore. Déjà les gens reviennent.

ELLE. – Alors ?

LE HÉRON. – Alors les canards vont rester. Au moins jusque juillet. Le cygne ne sait pas encore. Je ne sais pas non plus. Il paraît que les choses pourraient changer.

ELLE. – Je ne le crois pas.

(Silence. Deux temps)

ELLE. – Et où penses-tu aller Héron ?

LE HÉRON. – Rentrer.

ELLE. – Où ?

LE HÉRON. – Dans les marais poitevins. Les marais sont les seuls refuges. À l’ombre des saules.

(Silence. Un temps)

ELLE. – L’autre jour, j’ai vu sauter un poisson gros comme un chien. Un poisson avec du vert et du jaune. Au début j’ai cru que c’était un homme. Un homme nu qui s’était peint comme un alligator.

LE HERON. – Oui. Ils sont revenus eux aussi.

ELLE. – Qui, les hommes alligators ?

MOI. – Non, les poissons perroquets. Lundi ils repartent vers le Groenland. Le marais des poissons perroquets.

ELLE. – C’est une longue route.

(Silence. Un temps)

LE HÉRON. – Et toi alors ?

ELLE. – Pareil, nous allons partir.

LE HÉRON. – Où ?

ELLE. – À Coney Island.

LE HÉRON. – Coney Island. J’y suis allé. Une fois. Il y a longtemps. J’avais bien aimé. Je n’ai jamais su comment y retourner.

ELLE. – Aucune route ne mène à Coney Island. Juste à un moment on sait qu’on y est.

LE HÉRON. – Je me disais. J’ai cherché longtemps. J’ai pourtant un bon sens de l’orientation.

ELLE. – C’est une route difficile à trouver. Que l’on trouve sans la chercher. Plus on cherche et plus Coney Island s’éloigne.

LE HERON. – Je pouvais chercher longtemps.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Demain c’est la préparation.

LE HÉRON. – De quoi ?

ELLE. – Des affaires. Nous partirons dimanche.

LE HÉRON. – Mais alors, dans quelle direction ?

ELLE. – Sur place. Vers nous même. Il faut se rendre au plus proche de nous-même, sans bouger.

LE HÉRON. – C’est de la psychomagie ?

ELLE. – Vous connaissez la psychomagie ?

LE HÉRON. – Comment je vous parlerais sinon ?

ELLE. – Non, ce n’est pas de la psychomagie.

LE HÉRON. – C’est quoi alors ?

ELLE. – La route de Coney Island.

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où

ELLE. – Ici. J’attends que tu me racontes la fin de Kouhalindarapi.

MOI. –Ah oui ! Bon, Je vais te raconter la fin de Kouhalindarapi. Mais, il reste des tas d’histoires à son sujet.

ELLE. – raconte sa mort.

MOI. – Ok . Donc :

LA MORT DU PRINCE KOUHALINDARAPI

Le ciel était bas dans le royaume du prince kouhalindarapi. Le ciel était bas et dans le royaume, il n’y avait plus de sages, plus de conseillers, il n’y avait que des têtes coupées et sous l’arbre, dans le jardin, s’amoncelaient des pots de fleurs. Un pot pour une tête. Kouhaindarapi était sur son lit de mort. Seul. Depuis sa fenêtre il pouvait voir l’étendue de son royaume où il n’avait jamais mis les pieds. À ses cotés, son épée encore rouge du sang du médecin qui l’avait soigné. Le prince l’avait décapité suite à une courte discussion où le prince demanda un conseil sur le remède à prendre.
On frappa à la porte de la chambre royale. Kouhalindarapi se dit que c’était peut-être un sage.
La porte s’ouvrit.
Un couple entra.

Kouhalindarapi. – Qui êtes-vous ?

LUI. – Nous sommes le roi et la reine des oiseaux.

ELLE. – Nous venons vous chercher.

(Kouhalindarapi les regarda un instant puis se mit à rire.)

Kouhalindarapi : Si vous êtes ce que vous prétendez, les roi et reine des oiseaux, pourquoi n’êtes-vous pas entrés par la fenêtre en volant ?

ELLE. – C’est parce que nous sommes polis.

Lui. – Nous n’avons pas besoin de vous prouvez qui nous sommes, nous ne devons cet égard qu’à notre peuple.

Elle. – Vous allez mourir.

Kouhalindarapi : Je ne crois pas.

LUI. – Pourquoi ?

Kouhalindarapi. – Parce que je n’ai pas envie.

Elle. – Ce n’est pas suffisant.

Kouhalandiripi. – ça prouve que vous ne connaissez rien au pouvoir. Le pouvoir c’est ce qu’on veut et rien d’autre. Vous pouvez toujours venir me chercher, je n’ai pas envie de mourir. J’ai encore des choses à faire ici.

ELLE. – Quoi donc.

Kouhalindarapi. – Chercher la vérité.

LUI. –La vérité ? mais vous n’écoutez personne.

Kouhalindarapi. – Je cherche la vérité que je veux entendre. C’est ce qui fait la différence entre les puissants et les autres. Nous autres, on fabrique la vérité, on tort le réel, on reconstruit la parole et on en fait des vérités. C’est aussi simple que ça. Le peuple suivra. Le peuple suit toujours et vous savez pourquoi ?

ELLE. – Non.

Kouhalindarapi. – Parce que, lui, à besoin d’entendre que leur prince à raison. Il n’a pas besoin de vérité. Vous croyez que le boulanger a besoin de vérité pour faire son pain ? Non, il a besoin que moi, son prince, je lui dise que son pain est bon. C’est suffisant pour qu’il continue, même si pour cela, il empoisonne tout le pays avec du mauvais pain.

(Un temps)

LUI. – Comment êtes-vous devenu prince ?

Kouhalindarapi. – Comme tout les princes, en empoisonnant mon père.

(Un temps)

ELLE. – Il va falloir y aller, prince.

Kouhalindarapi.- Je suis un prince, je ne peux pas mourir. Vous voulez me forcer ?

ELLE. – Suffit d’attendre. Ça va venir.

(Un temps)

Kouhalindarapi : ça va faire mal ?

LUI. – Un peu.

(Kouhalindarapi s’allonge dans son lit.)

Kouhalindarapi. –Je vais dormir un peu. Vous pouvez disposez, les oiseaux.

(Un temps. Kouhalindarapi s’endort et meurt. Son âme s’approche du couple)

Kouhalindarapi. – Je vais voir Dieu ?

LUI. – Surement.

Kouhalindarapi. – C’est le sage des sages non ?

Lui. – Assurément.

Kouhalindarapi. – hum… Je vais pouvoir lui parler ?

Elle. – Surement.

Kouhalindarapi. – Alors, si ça ne vous dérange pas, j’aimerai prendre mon épée.

JOUR 52

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. -T’es où?

ELLE. – Je prépare notre prochaine garde-robe.

MOI. –Les habitudes vont changer et la garde-robe aussi.

ELLE. –  Je propose qu’on recycle, qu’on invente… le papier ! Du bon vieux papier pour faire des vêtements.  Du jetable et dégradable ! Du facile à faire ! Du rapide à faire ! Du Gaultier pour le quidam ! Du Dior pour le tout-venant ! Du Dolce & Gabbana pour le paroissien !   Avec nos masques on ne pourra plus jouer à « QUI-EST-CE ». C’est la même trogne partout.

MOI. – Des clones de clones de photocopies…

ELLE. – Il va falloir s’inventer une nouvelle identité sociale.

MOI. – Je crois qu’on a fait le tour des masques décorés. Tu as raison, faut aller plus loin.

Elle. – On va organiser la première Fashion Week post-confinement.

( Un temps. Ils se font un défilé.)

MOI. – Quand tu vois à la télévision la Fashion-Week c’est un peu étrange quand même… cette ambiance. Ces regards.

ELLE.  – Les gens regardent les mannequins qui ne regardent personne. Ou ailleurs. Un horizon qui n’existe que dans leur tête. Peut-être qu’elles rêvent d’un poulet mayonnaise avec un bocal de cornichons.

MOI . – Une fois, j’ai lu un passage de je ne sais plus qui. Il racontait une histoire de marins qui attendent le vent sur un navire. En plein océan. Et un moment il dit que les marins étaient allongés sur le pont et regardaient un autre marin, sur la dunette, qui regardait la mer.je pense que c’est un peu ça pour les mannequins.

(Un temps. Ils fabriquent de vêtements)

MOI. – Tout le monde en papier !

ELLE. – Et s’il pleut ?

MOI. – L’eau va tout déchirer. Ça va faire de la bouillasse de papier mâché. Des lambeaux tout gris qui vont partir en morceaux dans le caniveau… comme la mode chaque année.

ELLE. – Et on se retrouvera à poil.

CHEZ LES WARHOL


15:15

ELLE. – Tu te rappelles ?

MOI. – Quoi ?

ELLE. – Tu voulais aller au musée. Tu disais que ce qu’il manque, c’est les musées. Des musées vides. Tu te rappelles ?

MOI. – C’est vrai. Je me souviens oui. Ça manque. Ne pas pouvoir aller au musée, sachant qu’ils sont vides. Que c’est sans doute la meilleure période pour visiter un musée.

ELLE. – Et bien je t’ai fait un musée. Un musée vide. Pour toi.

MOI. – Ah bon ? Un musée ? Un musée de quoi ? Art nouveau ? Peinture flamande ? Expressionnisme autrichien ? Dadaism ? Nouveau réalisme ? Pop surréalisme ? Un musée de quoi ?

ELLE. – Un musée personnel. Un musée vide. Pour toi.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu te rappelles ? Tu m’as dit, la crise. Le vrai problème c’est la crise.

MOI. – La crise a déjà commencé. Je me souviens, je t’ai dit ça oui.

ELLE. – Tu m’as dit, les États-Unis on fait 33 millions de chômeurs en 7 semaines.

MOI. – Oui. Au même moment Jeff Bezos a fait 25 milliards de bénéfices de janvier à avril. C’est plus que le PIB du Honduras.

ELLE. – Oui. La fortune des milliardaires américains a augmenté de 282 milliards de dollars depuis le 1er janvier.

MOI. – Oui. Il faut bien un peuple élu. Les riches sont le peuple élu. Ceux désignés pour s’en sortir. L’adaptation aux circonstances.

ELLE. – Warren Buffet à une fortune estimée à 82,5 milliards de dollars.

MOI. – Oui. Sacré Warren. Quand tu te lèves le matin en pensant à combien tu vas gagner dans la journée, ça finit par payer.

ELLE. – 82.5 milliards de dollars. Ça fait combien, si on compte en maison ?

MOI. – En maison ? Comment en maison ?

ELLE. – Oui, en maison. Combien il peut s’acheter de maison ?

MOI. – Ça dépend du prix de la maison.

ELLE. – Aller, mettons une belle maison en province.

MOI. – À la campagne ?

ELLE. – Non, en ville.

MOI. – Bon, alors si on part sur une maison à quatre cent mille euros…

ELLE. – Non, pas quatre cent mille, c’est trop cher. Une petite maison de ville à trois cent milles euros max

MOI. – Et bien il peut s’en acheter deux cent soixante treize mille trois cent trente trois.

(Silence. Un temps)

MOI. – Passer une vie à compter de l’argent.

ELLE. – Quoi ?

MOI. – Je disais, ils n’iront jamais à Coney Island.

ELLE. – Oui mais le jour d’après ? Le monde de demain ?

MOI. – Il n’y a pas de demain. Il n’y qu’aujourd’hui qui d’ailleurs était hier.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Cette manie de la javel.

MOI. – Quoi ?

ELLE. – Je disais, on entend plus Donald Trump.

MOI. – Les sioux et les cheyennes encore moins.

(Silence. Un temps)

MOI. – Et ton musée ?

ELLE. – Un musée moderne. Comme tu les aimes. Un état des lieux d’un Mouvement Ordinaire Endommagé. Comme tu aimes à dire.

MOI. – Montre moi. Les œuvres sont de quelle période ?

ELLE. – Bien après le son de la trompette du 7e de cavalerie. Bien après la mort du général Custer.

MOI. – Montre moi. L’exposition traite de quoi ?

ELLE. – D’un malentendu.
D’une tension conceptuelle entre deux réalités incompatibles.

(Silence. Un temps)

MOI. – Et elle s’appelle comment cette expo?

ELLE. – J’ai hésité.

MOI. – C’est à dire.

ELLE. – Au début, je voulais appeler ça Vaccination.

MOI. – Et ?

ELLE. – Et bien j’ai changé. J’ai opté pour quelque chose de plus simple. De plus évident. Un peu comme Antoine de Maximy quand il va dormir chez les gens.

MOI. – Tu crois qu’il y va toujours avec le confinement ?

ELLE. – Sais pas.

(Silence. Un temps)

MOI. – Alors, elle s’appelle comment ?

ELLE. – Quoi ?

MOI. – Ton expo.

ELLE. – This is America.

JOUR 51

CHEZ LES WARHOL

17:03

ELLE. – Nous voilà de retour à la normale

MOI. – On ne revient jamais à la normale.

ELLE. – Je me prépare pour le 11. Revoir encore quelques instants le quartier. Comme ça suspendu.

(Silence. Un temps)

MOI. – Dans les environs de la catastrophe de Fukushima, il y a une zone.

ELLE. – Oui, et ?

MOI. – Elle s’appelle « la zone du retour difficile » . Et bien, tu sais quoi ?

ELLE. – Non.

MOI. – Elle est vide. Tout est laissé comme ça, en plan. On aurait presque l’impression que la vie va reprendre d’un instant à l’autre. Que les gens vont revenir. Que la vie va repartir. Mais les gens ne reviennent pas et la vie ne repart pas.

(Une heure passe)

ELLE. – Une heure. Tout juste. Sans montre. Dix minutes par commerçant. Puis dix minutes aller, dix minutes retour. Sept semaines de confinement et le timing est parfaitement intégré. Le parcours aussi.

MOI. – Tu es allée voir qui ?

ELLE. – L’artisan Épicier. J’ai acheté du poivre de Madagascar. Depuis que tout est à l’arrêt, que les avions sont en attente, arrêtés en plein vol, ne reste que le poivre pour voyager un peu.

MOI. – Ensuite ?

ELLE. – Le primeur du marché.

MOI. – Tu a acheté quoi ?

ELLE. – Des endives rouges et des fraises. Puis vient le tabac. Un paquet de Winston. Puis le pharmacien.

MOI.- Comment vont-ils ? Je veux tout savoir. Leur sourires, leur humeur, leurs peurs.

ELLE. – Tout le monde va bien.

MOI. – Tant mieux.

(Silence. Un temps)

MOI. – On raconte, des membres de la société In Coney Island, des amis de KOST, des gens fiables, on raconte qu’il y avait un artiste…

ELLE. – Oui et ?

MOI. – Il fit une performance face à une fenêtre. Sans bouger. Des jours à attendre que quelqu’un le remarque et disent « mais c’est qui cet homme ? Là. Qui ne bouge pas et qui attend ?

ELLE. – Un peu comme Marina Abramovic dans sa performance « Rhythm 0 ? »

MOI. – Un peu oui. Il se tient là. Mais il n’y a personne. Personne ne s’arrête, ne le regarde. Il n’y a pas d’objets sur une table à disposition non plus. Et puis ça se passe derrière une vitre. Et ça ne dure pas six heures mais ça s’arrête quand quelqu’un le remarque.

ELLE. – Ce que tu veux dire, c’est que c’est « Rhythm 0 » mais complètement différent ?

MOI. – Exactement.

ELLE. – Alors ?

MOI. – Alors, le type, cet artiste, ce performeur, il est resté là, si longtemps à attendre, qu’il s’est momifié.

ELLE. – Ah bon ? Mais alors il est mort ?

MOI. – Et bien figure toi que non. Ils l’ont plongé dans l’eau et il est reparti cet artiste.

ELLE. – Alors c’est pas momifié que tu voulais dire. C’est lyophilisé. Quand tu es momifié, tu repars pas.

MOI. – Ah oui, tu as raison. C’était lyophilisé que je voulais dire. Exact. Donc il s’était lyophilisé à attendre.

ELLE. – Bon, s’il est reparti, on va dire que c’est plus de peur que de mal.

MOI. – Oui mais quand même. Il aurait pu se momifié aussi bien. Et là ça n’aurait pas été la même.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu crois que ce que l’on vit, va plutôt momifier les artistes, ou les lyophiliser ?

MOI. – J’en sais rien.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Quand j’ai fait mon « Déplacement pour effectuer des achats de fournitures nécessaires à l’activité professionnelle et des achats de première nécessité dans des établissements dont les activités demeurent autorisées » et bien j’ai senti les commerçants souriants. On sent que le déconfinement approche. Une bagarre a même éclaté. C’était joyeux. Ça revivait un peu. Et…

MOI. – Et ?

ELLE. -… Et ça m’a fait peur.

MOI. – Peur !

ELLE. – Oui. En fait j’ai pensé au héron. Je me suis demandé… Tu crois que lorsque le bruit va revenir, que tout va reprendre, il va partir ?

MOI. – J’en sais rien. Je pense que les canards vont rester. Mais le héron j’en sais rien.

(Silence. Un temps)

ELLE. – La police recense un nombre spectaculaire de délations. Des gens qui mouchardent les personnes qui ne respectent pas les gestes barrières et les consignes de sécurité.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Il faut que je retourne voir le héron. Avant que ça reprenne tout ça.

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où

ELLE. – Sans tambour ni trompette !

MOI. – Ha oui ! Sans rien… tranquille. Sans bruit. Sans musique. Sans fête…

ELLE. – Ou pas… J’ai dessiné un coryphée. Ils vont me servir de chanteurs aussi. On va faire un concert tragique, mais festif à la fois. Un truc genre cul entre deux chaises. Le coté il faut imaginer Sisyphe heureux…

MOI. – Je ne vois pas.

ELLE. – Y a rien à voir… rien à comprendre… le monde bouillonne et veut partir en vacance.

(Un temps. Elle prend sa voix de tragédienne).

ELLE. – Tambour ! Tammmmm-Bourrr ! Les hommes et les femmes se préparent ! se préparent. On se prépare ! Tous ! De la mer Égée à la Grande-Motte, on se prépare…. Même ceux qui ne veulent pas. On se préparrrre ! Même ceux qui étaient peinards dans leur piaule trop petite ou leur château trop grand, ils ne le savent pas, mais ils se préparent !! Leur corps est déjà dehors… en avant… les autres, de la mer Égée à la Grande Motte, de la Baule aux portes de Troie, aiguisssssssent leurs cartes bleues. Ça va saigner à la Fnac, chez Darty, chez Zara, chez Lagerfeld. Ça va se ruer, se pousser, se bousculer avec des masques. La distanciation sociale dans les yeux et l’écume aux lèvres ,On se préparrrre!

MOI. – Tu n’exagères pas un peu ?

Elle. – Je m’entraine…

( Un temps)

MOI. – On met de la musique ?

ELLE. – Non, écoute, le coryphée chante.

MOI . – C’est beau…

ELLE. – C’est envoutant… ça vient de Coney Island… je pense que ça aurait plu à Ulysse, cette tessiture de voix…

(Un temps)

ELLE. – Je vais ouvrir la fenêtre, faut que le monde entende ça. Merde ! La fenêtre ne s’ouvre pas! Qu’est-ce qu’on peut faire ?

MOI. – Rien… Le monde est des deux cotés de la fenêtre.

JOUR 50

CHEZ LES ALMODOVAR

MOI. – T’es où

ELLE. – Je cherche une entrée.

MOI. – Une entrée pour quoi ?

ELLE. – On doit être parti dans 6 jours. Pour le 11. On l’a dit. C’est une promesse.

MOI. – C’est vrai qu’on l’a dit. C’est symbolique. C’est comme ça. 50 jours. Ça sonne bien je trouve 50 jours. Faut savoir partir comme disait Mathusalem.

( Un temps)

ELLE. – Faut trouver une entrée pour Coney Island. Faut pas rater le coche.

MOI. – Ha non ! faudra pas rater le coche.

ELLE. –Et s’il y a une deuxième vague qu’est ce qu’on fait ?

MOI. – On reviendra et on attendra, pareil, en remuant de l’air avec nos petits bras. En déplaçant des meubles, en dessinant… et tout le toutim.

(Un temps)

ELLE. – Et le Prince ? Qu’est-ce qu’on fait avec ses histoires?

MOI. – Faudra que je raconte sa mort quand même. « La fin de Kouhalindarapi ». J’aimerai bien que ce soit triste et marrant à la fois. Un truc poignant mais grotesque… un peu comme… comme de marcher dans une bouse pendant un enterrement.

(Un temps)

ELLE. – Mais… mais pourquoi il y aurait une bouse dans un cimetière ?

MOI. – Parce que c’est l’enterrement d’une vache.

( Un temps)

ELLE.- Il est tard. Je cherche une entrée et je vais me coucher. Je la trouverai en rêvant. On trouve tout en rêvant et puis on oublie où sa se trouve.

MOI. – Nous sommes des écureuils.

ELLE. – Rahan voyait souvent Crao dans ses rêves. Il lui donnait des conseils. Et ensuite il trouvait l’idée en se réveillant. Et il disait un truc du genre « Les hommes dans leur sommeil travaillent fraternellement au devenir du monde. »

Moi. – C’est Héraclite ça.

Elle. – Je préfère quand c’est Rahan qui le dit. C’est ça le ré-enchantement.

CHEZ LES WARHOL

15:00

ELLE. – Cinquante jours ! Ça fait cinquante jours ! Tu te rends compte !

MOI. – Crie pas si fort, tu vas réveiller quelqu’un.

ELLE. – Il est 15h, on ne réveille personne à 15h.

MOI. – Quand il n’y a plus de jour, quand le jour cinquante est aussi le premier jour, il n’y a plus d’heure non plus. Ainsi tu peux réveiller quelqu’un à n’importe quelle heure.

ELLE. – Tu crois que les Almodovar sont entrain de dormir ? Et la voisine qui passe ses journées à fumer par sa fenêtre, tu crois qu’elle dort elle aussi ?

MOI. – Je ne sais pas. On ne la voit plus. Elle n’ouvre même plus ses volets.

ELLE. – Elle ne doit pas dormir.

MOI. – Comment tu sais ?

ELLE. – Personne ne peut dormir avec la radio à fond comme ça. Personne.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Bon, n’empêche que 50 jours c’est pas rien. C’est ma première performance et elle dure depuis cinquante jours.

MOI. – On est au delà de la performance.

ELLE. – Ah bon, on est où ?

MOI. – Au-delà de nulle part. Dans l’offrande.

ELLE. – Il paraît qu’au delà de nulle part est l’endroit des offrandes perpétuelles. L’endroit où se cachent tous les dieux.

MOI. – Oui. Même des dieux qu’on ne connaît pas. Des dieux pas encore nés.

ELLE. – Mais alors, on offre à qui ?

MOI. – Une offrande c’est une offrande. Il ne faut pas confondre avec un cadeau. Une offrande tu la poses, comme ça, et celui qui veut la ramasse.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu crois que les dieux s’enfantent eux mêmes ?

MOI. – Non.

ELLE. – Alors qui les créent ?

MOI. – Les rêves.

ELLE. – C’est quoi un rêve ?

MOI. – Je ne sais pas.

ELLE. – Sans doute un éclair de lucidité.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu crois que nous sommes un rêve nous aussi ?

MOI. – Je pense. Un rêve qui s’abîme dans un trou noir.

ELLE. – Mais les trous noirs alors ?

MOI. – Le sommeil profond. Je ne vois que ça. Nous naviguons dans les rêves d’un dément. Où dans celui de Calderon.

ELLE. – Tu veux dire, le rêve d’un petit voyou rentré dans les ordres ?

(Silence. Un temps)

ELLE. – Au delà de nulle part c’est loin.

MOI. – Oui. C’est au-delà de l’utopie.

ELLE. – C’est Coney Island ?

MOI. – Pour s’échapper des dystopies, il faut se projeter au delà de nulle part. Se perdre, part delà les utopies. Retrouver l’endroit où se cachent tous les dieux. Ce serait Coney Island que ça ne m’étonnerait pas.

ELLE. – Tu crois que nous vivons dans une dystopie ? Un de ces vieux romans de SF remachés.

MOI. – Je ne crois plus en rien. Je contemple. Et c’est beau.

ELLE. – Mais quand même, tu pourrais me dire.

MOI. – Alors, disons que si on y est pas, on en prend la route. Sans nous en rendre compte. Grain de sable après grain de sable.

ELLE. – Alors c’est l’histoire de la grenouille dans la casserole.

MOI. – La grenouille dans la casserole ?

ELLE. – Oui. Tu plonges une grenouille dans une casserole et tu mets l’eau à bouillir. L’eau chauffe progressivement. Au début la grenouille ne sent rien. Elle endure chaque degré supplémentaire sans bouger. Puis vient ce moment où elle réalise que quelque chose ne tourne pas rond mais il est trop tard pour réagir.

MOI. – Et il se passe quoi alors ?

ELLE. – Elle explose.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Tu crois qu’on va exploser ?

MOI. – Oui mais pas tout de suite. Plus tard.

ELLE. – Comment plus tard ?

MOI. – Oui, c’est notre destin d’exploser. De prendre des objets célestes qui percutent la planète et effacent tout. Le destin de toute étoile d’imploser, de tout système solaire de finir absorbé par le sommeil profond.

ELLE. – Je crois que le confinement va devenir l’état naturel du monde. Quand c’est pour leur bien, les hommes acceptent tout. Cette persistance à vouloir vivre coûte que coûte, sous n’importe quelle condition.

MOI. – Tu crois ?

(Silence. Un temps)

ELLE. – J’ai vu au Mexique il y a la Santa Muerte. Un culte qui vénère la mort. Qui apprend à ne plus avoir peur de la mort. Pourquoi craint-on la mort finalement ?

MOI. – Parce que si on ne la craignait pas, le jeu deviendrait trop facile. Et puis, dans un monde d’homme, les femmes de pouvoir font peur.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Les couleurs s’estompent. Je ne vois plus ni la cabane, ni ton âme.

MOI. – Tu vois quoi ?

ELLE. – Un souvenir en noir et blanc. Une photo de mariage.

MOI. – Qui nous a marié comme ça, sans nous prévenir ?

ELLE. – C’est le jour cinquante.

MOI. – Sans nous laisser le temps d’envoyer des faire part ? D’organiser une cagnotte pour payer la lune de miel ?

ELLE. – Je sais pas. Faut demander au jour 50.

MOI. – Autant dire le premier.

Jour 49

CHEZ LES WARHOL

13:33

ELLE. – C’est quel jour ?

MOI. – L’heure du quarante neuvième jour.

ELLE. – Il ressemble au premier.

MOI. – C’est normal. Dans le nouveau monde, le quarante-neuvieme et le premier c’est la même chose.

ELLE. – Un long dimanche ou un long lundi selon nos préférences.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Je n’aurais jamais pensé être aussi bien.

MOI. – Comment ?

ELLE. – En ne vivant qu’un seul et même jour, pendant quarante-neuf jours.

MOI. – Oui. Une sorte de « True man show » où la moitié de l’humanité jouerait une des variations d’un même personnage.

ELLE. – Et pourtant, chez moi quelque chose à changé. Je le sens.

MOI. – Ah oui, quoi ? Ça m’intéresse. Chez moi aussi quelque chose a changé.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Je ne sais pas. Le format. C’est le format de la vie qui a changé.

MOI. – Le format ? Comment le format ?

ELLE. – Oui, le format. L’impression qu’avant ma vie était une sorte de roman photo. Une sorte de film que je regardais défiler sans prendre vraiment les choses en main.

MOI. – Et c’est devenu quoi ?

ELLE. – Je sais pas. Ça a changé. Subtilement. Je sens.

(Silence. Un temps)

ELLE. – En même temps, je ne sais pas si je vais tenir jusqu’au 11.

MOI. – Encore 6 jours. C’est rien 6 jours.

ELLE. – Et à la fois déconfiner me fait peur.

MOI. – De quoi as-tu peur ?

ELLE. – J’ai peur du bruit. Je me suis habituée à ce calme. À ce monde sans voiture. Sans brouhaha.

(Silence. Un temps)

MOI. – Ça tient de l’alpinisme ce confinement. Les derniers 100m sont les plus difficiles à grimper. À la fois on a hâte d’arriver au sommet et en même on voudrait rester comme ça, à contempler le paysage.

ELLE. – On escalade la face interne de l’âme. Escalader son âme c’est toujours très délicat.

MOI. – C’est la seule discipline où tu escalade dos à la paroi. Le regard rivé sur le vide. Ou le trop plein, selon.

ELLE. – C’est vrai. Drôle de façon de grimper. Moi j’adore. En tout cas bien plus que l’escalade traditionnelle. Et encore, quand c’est à l’extérieur en plein été c’est sympa mais en salle, non merci. Quitte à grimper à l’intérieur, je préfère encore me retourner et escalader mon âme.

MOI. – Le problème avec ce type d’escalade, c’est le présupposé sur lequel il repose. Si finalement il n’y a pas d’âme, tu tombes de haut.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Elle se voit pourtant. Alors comment dire qu’elle n’existe pas.

MOI. – Quoi se voit ?

ELLE. – L’âme ?

MOI. – Mais non elle ne se voit pas. Personne ne l’a jamais vue.

ELLE. – Si. Dans ce qu’on fait. C’est là que l’âme se manifeste.

(Silence. Un temps)

MOI. – Alors, que vois-tu aujourd’hui ? Elle est comment notre âme ?

ELLE. – Je vois qu’elle est nue et innocente à côté d’une cabane fragile.

MOI. – Ah bon ? Et nous alors, on fait quoi ? On est comment ?

ELLE. – On est démuni. On tire une drôle de tête. L’effet du choc sans doute.

MOI. – Comment démunis ?

ELLE. – Oui, démunis. À poil si tu préfères mais on est bien.

MOI. – Être à poil ce n’est pas être démuni.

ELLE. – C’est quoi alors ?

MOI. – C’est être habillé de l’intérieur. Etre nu c’est dévoiler la vraie parure de l’âme.

ELLE. – Et ensuite ?

MOI. – C’est la déshabiller elle aussi.

(Silence. Un temps)

ELLE. – C’est ça que j’ai vu près de la cabane.

MOI. – Que tu as vu quoi ?

ELLE. – La franchise fragile et grotesque de l’âme.

CHEZ LES ALMODOVAR

ELLE. – Devant une affiche.

MOI. – On dirait du Warhol sans être du Warhol. Je parle pas des Warhol, mais de Andy, L’autre Warhol.

ELLE. – Y a des couleurs. C’est presque joyeux. On dirait une pub pour une nouvelle attraction Disney.

MOI. – Qui aurait pensé qu’on finirait par porter des masques ?

ELLE. – Un tas de gens qu’on n’a pas écouté. Et qu’on n’écoutera jamais. On a un drôle de rapport au bonheur quand même. C’est un peu Bip Bip qui court après le coyote. On ne le rattrapera jamais.

MOI. – Il est fini le temps des franches embrassades. Des baisers de Mamie à l’italienne. Bien sonores. Des bises que l’on faisait, transi au lycée, à la fille dont on était secrètement amoureux et qui constituait le seul contact physique avec son fantasme. Il est fini le temps où l’on prenait sa cuillère pour faire gouter sa glace à quelqu’un d’autre. Les embrassades folles aux résultats du bac. Le premier baiser sur le pas de porte. Les baisers sur le cou des bébés pour les faire rire. Les enfants qui tirent la langue et s’échangent leurs sucettes qui piquent. Le bisou magique sur la petite blessure. Les verres que l’on partage. La bouteille que l’on se passe pour boire au goulot.

ELLE. – Déjà que les corps c’était pas la fête, alors maintenant il va falloir faire un test avant de s’embrasser. Toucher un corps va devenir la folle expérience du danger. Je pourrais rester un siècle comme ça avec mon panneau Free Hugs, il ne se passera plus rien. D’ailleurs, c’est un peu con comme idée. Des câlins gratuits. Evidemment qu’il sont gratuits sinon ça n’a pas de sens.

(un temps. Un homme arrive. Elle se tourne vers l’homme.)

ELLE. – Vous croyez que ça va arriver ? Qu’on va finir par l’attraper le coyote ?

LUI. – Je crois oui. Ce qu’il faut juste comprendre c’est que pour attraper Bip-Bip, il ne faut pas lui tendre des pièges, il ne faut pas lui courir après. Il faut l’apprivoiser. L’attendre. Et il viendra.

MOI. – C’est quoi cette pancarte que vous avez ?

LUI. –Un truc que m’a donné un vieux.

ELLE. – Y a quoi écrit dessus ?

LUI. – BE PATIENT.

MOI. – Qu’est-ce que ça veut dire ?

LUI. – Je sais pas.

ELLE. – Je sais pas non plus.

LUI – Qu’est-ce qu’on fait ?

MOI. – On attend Bip-Bip. On patiente. Le monde va recommencer à tourner et les humains vont recommencer à nous décevoir.

(Un temps. Ils attendent.)

ELLE. – Si Shakespeare avait rencontré le coyote, il lui aurait dit : « Qu’ils sont pauvres, ceux qui n’ont pas de patience ! »

JOUR 48

CHEZ LES ALMODOVAR.

MOI. – T’es où?

ELLE. – Dans ma boite. Dans la boite. Dans la Safe House.

MOI. – nous sommes des matriochkas. Dans un pays, dans une ville, dans un quartier, dans un appartement.

ELLE. –  Dans une boite. Et puis dans nous même. Je me demande ce qu’il y a au fond de nous ? Dans la petite boite noire.

MOI. – Je crois qu’on imagine beaucoup de choses mais si ça se trouve y a juste un truc binaire. Genre un 0 et un 1. Un oui et un non. Un truc vraiment décevant en fait. Rien à voir avec l’âme et tout le reste. Tu imagines ? juste un 0 et et 1. Binaire. Dieu est une oscillation entre ce qui est et ce qui n’est pas.

ELLE. – C’est dans le peut-être qu’on s’abime.

(un temps)

MOI. Ça me fait penser à l’histoire de Kouhalindarapi, et du magicien. Un jour le prince Kouhalindarapi, demanda au plus grand magicien du royaume de le divertir. La magicien n’était pas très à l’aise. Il avait entendu parler du sort réservé à ceux qui décevaient le prince. Alors il décida de lui montrer son plus beau numéro, celui de la boite magique. Il se posta devant le prince et ouvrit une malle. Dedans rien. Il mit une femme à l’intérieur et après avoir dit les paroles magiques, il ouvrit la malle. La femme avait disparu ! Kouhalindarapi, réfléchit et dit : «  si j’entrai dans la malle, est-ce que tu pourrais me faire disparaître magicien ? ». Le magicien hésita. Il dit : «  Non, prince tout puissant, rien ne pourrait faire disparaître votre grandeur ». Kouhalindarapi, répondit alors : « Si je comprends bien,  tu n’es pas le plus grand magicien du royaume. Tu as menti ». Le magicien se reprit : «  Si ! Si ! Je suis le plus grand magicien du royaume et je pourrais vous faire disparaître sire ».  Kouhalindarapi, dit alors :  «  Donc, tu es un ennemi du royaume. Comment pourrais-je dormir tranquille en sachant qu’il y a quelqu’un qui pourrait faire disparaitre ma grandeur pour toujours ? ». Le magicien ne savait plus quoi dire. Kouhalindarapi s’approcha du magicien  avec son épée à la main et lança : « c’est sans doute moi le  pus grand magicien du royaume. Regarde. Je vais te faire disparaître. » Il trancha la tête du magicien. Kouhalindarapi, se tourna vers son conseiller et demanda : « Qu’est-ce qu’il me reste pour me divertir conseiller ? ».  Le conseiller répondit : « Comme tout les puissants de ce monde, majesté,  il vous reste tout un peuple pour ça. »

(Un temps)

ELLE. – Vraiment il n’y a rien pour le rattraper lui.

MOI. – Pas grand chose hélas. Et je ne t’ai pas raconté la mort de Kouhalindarapi.

ELLE. – ça ressemble à quoi ?

MOI. – c’est entre du Shakespeare et du Beckett .

ELLE. – Ha merde !

CHEZ LES WARHOL

17:00

MOI. – Ça devient dur.

ELLE. – De quoi ?

MOI. – D’accoucher du rêve.

ELLE. – C’est vrai. Pour moi aussi. Le quarante-huitième jour.

MOI. – Et alors ?

ELLE. – Il paraît que c’est le jour le plus dur. Avec le 49 et le 50.

MOI. – Ça ne m’étonne pas.

ELLE. – Ah oui, pourquoi ?

MOI. – C’est un nombre instable. Ça dépend de notre humeur. Vivre le 48 en période de confinement c’est comme chevaucher un bouquetin sauvage.

(Silence. Quatre temps)

MOI. – Tu fais quoi?

ELLE. – Ça y est, j’ai réussi à connecter avec le rêve.

MOI. – La tête en bas ?

ELLE. – Le rêve, c’est toujours la tête en bas.

MOI. – Pas forcément. Moi je rêve en diagonale.

ELLE. – Ah bon ? Et c’est comment ?

MOI. – J’ai découvert que lorsque tu parviens à rêver en diagonale, tu peux te rendre à Coney Island.

ELLE. – Coney Island ! Tu es à Coney Island ?

MOI. – Presque. J’ai encore des bazars qui tournent dans ma tête mais presque.

(Silence. Deux temps)

MOI. – Ça y est j’y suis. Je suis dans un parc.

ELLE. – Un parc ? Je ne sais même plus comment c’est.

MOI. – Et toi tu es où ?

ELLE. – Comme toi, à Coney Island. Dans une prairie. Quand tu rêves la tête en bas, j’ai découvert que tu pouvais aussi te rendre à Coney Island.

MOI. – Tu fais quoi ?

ELLE. – Je respire. Je contemple. Et toi ?

MOI. – Pareil.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Demain c’est le 49.

MOI. – Ça ne m’étonne pas. Après le 48 vient le 49.

ELLE. – Tout le monde sait ça.

MOI. – Oui, sauf que personne n’a encore pu répondre à cette question.

ELLE. – Ah oui laquelle ?

MOI.- À Coney Island, quel nombre précède le 49 ?

ELLE. – C’est vrai, maintenant que tu le dis.

JOUR 47

CHEZ LES ALMODOVAR

ELLE. – Sur le Dance Floor ! Mais il n’y a personne. Va falloir s’habituer. Tout ce qui nous amusait est devenu un No man’s land de distanciation sociale.
MOI. – C’est le début de la soirée sur terre. Ça me rappelle, tu sais, quand tu arrivais trop tôt à une soirée et qu’il n’y avait personne, dans un bar, dans une boite. Il y avait de l’écho lorsque tu parlais et le barman qui n’avait rien d’autre à faire que passer les chiffons sur les bouteilles. Quand tu remarquais qu’il n’y avait rien de plus cheap que les lumières de couleurs qui éclairaient le sol alors que c’est fait pour se poser sur des corps et des visages. C’est fait pour marquer les sourire de ceux qui ont gobé et la tristesse de ceux qui n’ont pas chopé. Ce moment où tu avais le temps de détailler le décor en toc. Les dorures bon marché. Les points de rouilles au coin de la table. Le sol abimé. Ce moment où tu avais le temps de te dire qu’il faut une sacrée dose de lose pour se rassembler dans des endroits fermés avec du bruit et de la sueur. Mais maintenant c’est fini. Avec la distanciation sociale je me demande même s’il va y avoir encore des bagarres. (Un temps)
ELLE. – C’est étrange comme dénomination distanciation sociale. C’est le bourgeois qui change de trottoir lorsqu’il croise un clodo… c’est la politesse que l’on pratique face à quelqu’un qu’on n’aime pas… c’est se reculer quand le déodorant du gars dans le métro est trop fort… C’est la mauvaise haleine… la peur… la suspicion… En fait, ça fait longtemps qu’on la pratique sans le savoir, la distanciation sociale. Sauf que c’est la première fois qu’on la vit tous. Cette étrange façon de se tenir à bonne distance… On croirait des mini castes qui ne doivent surtout pas se mélanger. C’est n’importe quoi
(un temps) ELLE. – En parlant de n’importe quoi, j’ai vu un article où il est dit que sur l’application Tiktok…
MOI. – c’est quoi ça ?

ELLE. – Une appli où l’on poste des petites vidéos d’après ce que je sais… et donc le nouveau challenge sur Tiktok c’est de se filmer en train de se pisser dessus.
MOI. Comment ça ?
ELLE. Ben, comment ça, rien… les gens se filment en train de se pisser dans le pantalon.
MOI. – Mais…

ELLE. – Il n’y a pas de mais. Il n’y a rien à comprendre. Il y a des gens qui grimpent l’Everest, inventent des trucs, partent sur Mars, vont chercher leur Nobel et d’autres qui se pissent dessus.
MOI. – l’humanité est un grand écart.
( Un temps)
ELLE.- Je vais ouvrir les volets. Les Warhol vont pouvoir entendre les Bitches Cover.
( Elle ouvre les volets. La lumière entre. La musique sort.)
MOI. – Mais, quand tu dis :  « ils se pissent dans le pantalon. » c’est vraiment ils se pissent dans le pantalon ?
ELLE. – Exactement.
( Un temps)
MOI. – la prochaine étape me fait craindre le pire.

CHEZ LES WARHOL

20:00

ELLE. – Ça y est.

MOI. – Quoi ?

ELLE. – La fête commence.

MOI. – Pourquoi elle commencerait maintenant ?

ELLE. – C’est samedi.

MOI. – Je préfère la fête du vendredi. Ou encore la fête impromptue, imprévue, ininterrompue. La fête du samedi m’emmerde. C’est d’un convenu.

ELLE. – Moi aussi elle m’emmerde mais on a pas le choix. Alors fait un effort.

MOI. – On a toujours le choix.

ELLE. – Pas toujours non. Pour la fête du samedi, tu vois bien qu’on ne l’a pas. C’est la tradition. C’est le w.e et le w.e c’est la fête.

MOI. – C’est vrai. En même temps pour les juifs c’est Shabath. C’est bien aussi, la fête du rien.

ELLE. – Ah non, c’était déjà le 1er mai hier, on va pas remettre ça.

(Silence. Un temps)

MOI. – Alors, on fait quoi ?

ELLE. – La fièvre ?

MOI. – Ah non, certainement pas. Trop Covid comme ambiance. Et puis, depuis que John Travolta fait partie de la scientologie, la fièvre et moi, je sais pas… c’est plus pareil.

ELLE. – J’ai pas d’idée. La fête, comme ça, loin des gens, ça sert à rien. Et puis les masques, et puis les distances de sécurité. Tout ça, ça a foutu la fête en l’air.

MOI. – C’est vrai. Et si on faisait une fête où on en a rien à foutre de tout ça.

ELLE. – Tu crois ? C’est peut-être pas raisonnable.

MOI. – Ah bein maintenant, si on doit faire la fête en étant raisonnable, c’est la fin de tout.

(Silence. Un temps)

MOI. – En même temps, je suis passé dans la rue tout à l’heure et tout le monde était dehors.

ELLE. – Où ça ?

MOI. – Rue St Nicolas.

ELLE. – Oui mais là c’est normal.

MOI. – Pourquoi là c’est normal ?

ELLE. – C’est ramadan. T’es confiné, tu manges pas de la journée, arrive un moment tu ne peux pas en demander trop aux gens. Pendant le ramadan, Covid ou pas Covid, dans les quartiers arabes c’est la fête du slip.

MOI. – J’adore le concept.

ELLE. – De quoi ?

MOI. – La fête du slip. C’est ça qu’il faut faire. La fête du slip. C’est la fête du slip généralisée de toute façon.

ELLE. – Comment ça ?

MOI. – Bein tu vois pas ? C’est quand même le grand n’importe quoi. Tout part en chenille sur cette planète. C’est la fête du slip j’te dis. La seule fête autorisée.

ELLE. – On a qu’à faire ça alors. Y a bien la fête des fraises, de la soupe, des jonquilles et des topinambours, pourquoi pas la fête du slip. On a qu’à organiser une immense fête du slip.

MOI. – Mais comment. On ne peut pas sortir, tu veux qu’on l’organise comment ta fête du slip.

ELLE. – On a qu’à la faire sur Facebook.

MOI. – Sur Facebook ? Comment sur Facebook ? T’as de ces idées.

ELLE. – Mais non, des idées de rien du tout. Une bonne fête, on se met à poil, sinon c’est pas une fête.

MOI. – À poil !

ELLE. – Oui, à poil. T’as jamais été à une fête du slip ou bien ?

MOI. – À dire vrai jamais. Ma vie est une grande fête du slip, j’ai jamais trop senti que je devais en rajouter. En revanche j’ai souvent été à poil. C’est peut-être connecté.

ELLE. – Très certainement. Alors mon idée c’est, on met le dernier Bitches Cover à fond…

MOI. – Continue je te suis…

ELLE. – On se fout à poil…

MOI. – Jusque là facile.

ELLE. – On brandit notre slip comme un trophée…

MOI. – Et si on porte un caleçon, un boxer…je sais pas…un string.

ELLE. – Pas de problème. La fête du slip, c’est pas comme ça. C’est inclusif. Tout le monde est le bienvenu. Les string, les caleçon, les chaussettes.

MOI. – Les fêtes que je préfère. Du bon son, pas discriminations. Tout le monde peace, peinard, à poil. Parfait. Ensuite ?

ELLE. – Et bein on balance sur Facebook. On organise la plus grande fête du slip du samedi soir de confinement, jamais réalisée .

(Silence. Un temps)

MOI. – OK. Mais comment on sait que les autres font la fête avec nous ?

ELLE. – Je sais pas. Ils ont cas nous envoyer une image. Une image à poil avec leur slip en trophée.

MOI. – OK, je vois, je vois. En fait c’est une performance. On organise la performance de « la fête du slip du samedi soir de confinement ». C’est ça ?

ELLE. – C’est ça oui. C’est la fête du slip. La fête où on est heureux.

(Silence. Un temps)

MOI. – OK c’est parti.

(Silence. Deux temps)

MOI. – On est d’accord, c’est la fête du slip ? C’est bien ça ? La fête du slip ?

ELLE. – La fête du slip.

JOUR 46

CHEZ LES ALMODOVAR

CHEZ LES WARHOL

16:30

ELLE. – Alors, on fait quoi ?

MOI. – Rien.

ELLE. – Je veux allumer un grand feu et aller voir les fées. Après on fait une fête et on écoute le dernier Bitches Cover en boucle. Ça part de là, c’est ça le programme.

MOI. – Un feu ? Pourquoi tu veux allumer un feu ? Et puis c’est dangereux d’aller voir les fées. T’as de ces idées.

ELLE. – Parce que le premier mai c’est Beltaine. C’est la fin des jours sombres. C’est jour de fête. Quand c’est la fête on fout le feu. Même NTM le disent.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Et pourquoi c’est dangereux d’aller voir les fées ? C’est sympa les fées.

MOI. – Alors, déjà c’est pas forcément sympa. On en sait rien. Ensuite, elles ne vivent pas sur le même continuum quantique que nous. Tout le monde sait qu’on évite les coins où il y a des fées. Encore plus le premier mai.

ELLE. – Encore plus de rien du tout. J’ai juste l’impression que tu fais une sorte de racisme contre les fées.

MOI. – Pas du tout. Je fais aucun racisme du tout contre les fées. Juste tu vas les voir, tu passes une heure avec, tu reviens et il s’est passé quatre vingt dix ans. Tout le monde a vieilli. Je dirais même que, vraisemblablement, tout le monde est mort.

ELLE. – Faut bien mourir un jour. C’est mal fichu. Donc, ce que tu dis c’est qu’on ne peut pas les voir. Je trouve ça con.

MOI. – Trouve ça comme tu veux mais c’est comme ça.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Bon, on peut quand même allumer un feu. C’est beau un feu.

MOI. – Non plus.

ELLE. – Pourquoi ? C’est agaçant à la fin. On peut jamais rien faire, à part confiner.

MOI. – On ne peut pas parce que c’est le premier mai.

ELLE. – Et alors ?

MOI. – Et alors, on ne fait rien, c’est interdit. C’est la fête du travail.

ELLE. – Qui dit ça ?

MOI. – Les gens.

(Silence. Un temps)

ELLE. – Et les Bitches Cover ? On peut au moins écouter les Bitches Cover.

MOI. – Même pas. On les écoutera demain.

ELLE. – Donc on reste comme ça et on fait rien.

MOI. – C’est ça. Rien.

ELLE. – C’est nul

(Silence. Un temps)

ELLE. – Dis…

MOI. – Oui.

ELLE. – J’m’ennuie.

MOI. – C’est le premier mai.

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer